Critiques

La Grosse Noirceur : Ubu rencontre Mad Max

Quel drôle objet délirant

Quel drôle d’objet délirant ! Cette pièce dont vous êtes, en quelque sorte, le héros ou l’héroïne vous fera faire le tour d’un Québec fantasmé avec force calembours et références à la culture populaire, dans une atmosphère absurde de plus en plus réjouissante, signée Théâtre du Futur, librement inspirée de l’œuvre web interactive La Colère des Doux, présentée en 2021, en pleine morosité pandémique.

À cause d’une montée en flèche du prix des bananes, le Québec tout entier sombre dans la « grosse noirceur ». Alors que vous jouiez tranquillement à votre jeu de rôle préféré, coiffé·e de votre casque de réalité virtuelle, l’économie s’effondre, l’électricité et l’internet s’éteignent tout à coup, plus rien ne fonctionne, la panique provoque une invasion des rues par des révolutionnaires, la société se désagrège. Ne pouvant plus subvenir aux besoins de ses habitant·es, la ville est abandonnée au profit de la campagne, où des personnes ayant des intérêts communs, mais sans réelles connaissances de quoi que ce soit, se rassemblent en petites communautés isolées les unes des autres. C’est Mad Max, sans hémoglobine, en beaucoup plus léger.

Aux joyeux drilles Olivier Morin, Guillaume Tremblay et au flegmatique multi-instrumentiste Navet Confit, tous trois codirecteurs artistiques de la compagnie, s’ajoute Myriam Fournier qui entre en synergie absolue avec ses acolytes. Une belle équipe qui entraîne le public dans une farce satirique et musicale, à l’énergie débordante et communicative.

Quel drôle objet délirantJosée Lecompte

Tout va bien

Il faut dire qu’elle et ils déjouent tous les écueils des critiques qu’on pourrait leur faire grâce à une dose ubuesque d’autodérision. Les nombreuses adresses au public annoncent la couleur : la comédie sera grasse, le jeu des interprètes sera caricatural, le rire sera facile. Oui, il faudra participer, oui, on vous encouragera à le faire (des répliques seront affichées sur l’écran de fond comme dans un karaoké), oui, les costumes et les éléments de décor sont on ne peut plus baroques (disons plutôt broche à foin – mais très bien pensés !), et oui, l’édifice de la pièce menace de s’écrouler à chaque instant, mais non : cette étrange tour de Pise (ou jeu de Jenga) ne s’écrase pas par terre avec le fracas attendu – pas du tout, même. 

À force d’agglutiner les unes aux autres des composantes hétérogènes en apparence, cet échafaudage tumultueux donne lieu à de réels moments de poésie, malgré le cynisme grinçant de la situation de départ (et de la scène finale – attention à vos yeux !) et les inévitables stéréotypes explorés en cours de route.

Les chansons s’intègrent naturellement à la trame narrative. Elles sont excellemment interprétées par des artistes qui endossent leur rôle avec aplomb, créant une ambiance aboutie, tantôt bouffonne, tantôt naïve. Les voir évoluer, avec une complicité qui crève, elle aussi, le quatrième mur, est un plaisir. On se délecte du talent de Navet Confit pour les textures musicales autant que pour les airs à chanter au coin du feu. 

Les clins d’œil aux années 1990, notamment, mais aussi à un certain Kermit la grenouille, rebaptisé Stéphane, sont savoureux (quand ils sont compris), il y a d’ailleurs tant de gags que chacun·e y trouve son compte. Soulignons le travail sur la langue, plus riche qu’il n’y paraît à première vue, et qui réserve souvent des surprises d’inventivité. Quelques connaissances à propos de la culture québécoise de la fin du 20e siècle et un appétit pour le burlesque sont de rigueur.

Olivier Morin brille par son jeu physique. Rappelant un zanni de la commedia dell’arte, il incarne la plupart du temps le rôle de… Vous, le public, errant sur les routes postapocalyptiques, de village en village, battant la campagne de Saint-Ludique-des-Blés à l’Étape de la route 175, entre Québec et Saguenay, en passant par Graine-B, en quête d’un endroit où vivre, en quête d’amour aussi, en quête de soi finalement. 

À voir avec des ami·es, un verre à la main et le sourire aux lèvres.

La Grosse Noirceur

Texte : Olivier Morin et Guillaume Tremblay. Mise en scène : Olivier Morin. Scénographie : Raymond-Marius Boucher. Éclairages : Marie-Aube St-Amand-Duplessis. Musique : Navet Confit. Régie : Catherine Sabourin. Direction technique : Alice Germain. Direction de production : Myriam Poirier Dumaine. Avec Navet Confit, Olivier Morin, Guillaume Tremblay et Myriam Fournier. Une production du Théâtre du Futur, présentée au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 30 avril 2022.

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