Critiques

The Rise of the BlingBling – La Genèse : Jésus Christ Superstar

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La danse-théâtre n’est pas un genre facile à exécuter, et sans doute encore moins à recevoir. D’une part, la trame narrative y est forcément reléguée au second plan, alors que la pleine expansion des corps en mouvement doit suivre les modulations d’un cadre textuel. Bref, la salle a tout intérêt à signer un pacte de bonne foi et d’ouverture d’esprit pour plonger dans une telle immersion. 

Voilà pourquoi les agiles artistes qui composent la bande menée par Philippe Boutin, ambitieux idéateurs de The Rise of the Bling Bling – La Genèse, accomplissent une sorte de tour de force qui, bien qu’imparfait et incomplet, parvient à toucher son public. Ils nous entraînent dans un univers futuriste peuplé de divinités, de monstres et de héros et héroïnes où l’utopie d’une humanité plus ouverte, plurielle et bienveillante balayerait les oppressions, les limites et réflexes autodestructeurs légués par 2000 ans de christianisme. 

Véritable feu d’artifice théâtral qui juxtapose mime, freakshow, arts martiaux, comédie de situation, références cinématographiques, essai philosophique, science-fiction et on en passe, cette fresque à teneur psychédélique en deux tomes est aussi intelligente que décousue. Plus somatique qu’intellectuelle, plus instinctive que structurée, cette relecture libre de la Genèse nous amène à renouer avec le fond de notre psyché collective. 

danse théâtre pas genreAntoine Jean

Le luxe de l’utopie

Jésus Christ, celui par qui le miracle arrive et par qui les ennemi·es sont pardonné·es grâce à l’amour, est le personnage central de ce happening de deux heures au cours duquel la vaste scène de l’Usine C se dénude jusque dans ses coulisses. Un maître de cérémonie en sous-vêtement (Étienne Lou), qui surgit à certains moments clés du spectacle, se charge de nous résumer les grandes lignes de l’histoire qui se déploie devant nos yeux. 

Les chorégraphies et séquences de mouvements conçues par Elon Höglund servent particulièrement bien la solide recherche dramaturgique de Joséphine Rivard, qui elle aussi tire son épingle du jeu en dépeignant comment les clés épistémologiques de l’histoire de la civilisation demeurent bien vivantes dans la culture populaire. La démesure du divertissement pleinement assumé teinte fortement l’esthétique de Philippe Boutin, un metteur en scène porté par un goût pour l’humour cabotin, les références grossières et une critique sociale qui baigne dans le sarcasme. 

À travers le strass, le bling-bling, les références tous azimuts et les impressionnantes performances athlétiques se dégage la voix unique de cet artiste qui catalyse son époque où le global outrepasse le local. Une parole absolument originale et unique, qui transmet une interprétation singulière de la mythologie québécoise à cheval entre ses racines judéo-chrétiennes et son appartenance à la culture nord-américaine. Un créateur résolu à décoller son nez de sa québécitude, qui s’abreuve aussi des idées de la marge, de la culture queer, de la performativité de genres et autres ontologies et rationalités. 

Il y a toutefois des temps morts, un rythme qui se perd, dans cette pièce dont la cohérence narrative repose davantage sur le travail de recherche dramaturgique de Joséphine Rivard que sur une organisation suivie des scènes qui composent l’histoire. En revanche, la présence d’interprètes particulièrement doué·es réussit à garder le public captif.  

Cela étant dit, la pièce a de quoi s’ancrer dans des moments forts et bien orchestrés. Par exemple, le visionnage fasciné par un jeune garçon planté devant un téléviseur, alors qu’en arrière-plan, des personnages habillés en disciples font de la synchronisation labiale (lipsync) sur la trame sonore doublée du film La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorcese, permet de comprendre l’influence profonde de la culture populaire dans l’imaginaire des concepteurs et conceptrices du spectacle. Dans ce même esprit, une scène de fête de Noël où une hôtesse totalement exaltée accueille des invité·es tout aussi débridé·es, le tout sur « Vive le vent », interprétée par Ginette Reno, est un audacieux miroir déformant d’une culture en perte de repères et de réels liens interpersonnels qui lui permettraient de grandir.

Un arbre de Noël qui se met à parler, des anges malveillants, des cowboys, une scène qui rappelle la démesure des bals queer du long métrage Paris is Burning… La descente psychédélique se fait sans besoin de recourir aux hallucinogènes pour qui prend le risque d’assister à The Rise of the BlingBling. Le soir de la première, le public de l’Usine C démontrait un enthousiasme traduisant bien son allégeance à la proposition de Philippe Boutin. On nous a promis une suite à ce qui, dans sa forme actuelle, est la première partie d’un diptyque. On souhaite aux créateurs que ce projet se concrétise, pour que vivent pleinement leurs vastes ambitions chargées de soif de sens. 

The Rise of the BlingBling – La Genèse 

Création : Philippe Boutin. Chorégraphies : Elon Höglund. Dramaturgie : Joséphine Rivard.. Conception lumières : Leticia Hamaoui. Assistances aux lumières : Flavie Lemée. Scénographie : Clémentine Verhagen. Conception costumes : Leilah Dufour Forget. Conception musicale : Antoine Berthiaume. Montage son et mime : Ilyaa Ghafouri. Direction de production : Antoine Rivard-Nolin. Direction technique : Sacha Rancourt. Avec Amara Barner, Jaleesa Coligny, Larissa Corriveau, Sage Fabre-Dimsdale, Misheel Ganbold, Valmont Harmois, Simon Landry-Désy, Étienne Lou, Jontae McCrory, Christophe Payeur, Clara Prévost, Viktor Proulx, Nikolas Pulka et Frédérique Rodier. Une production d’Empire Panique, en coproduction avec l’Usine C, présentée à l’Usine C jusqu’au 21 mai 2022.

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