Critiques

Désobéir : Stratégie pour se nourrir du monde

Désobéir nécessité lorsque diktats

Désobéir est une nécessité lorsque les diktats de tous acabits vous enferment dans une camisole de contention resserrée jusqu’à la strangulation. Elles sont quatre femmes, à la fois françaises et métissées, tiraillées entre les cultures européenne et traditionnelles de leurs parents, immigrant·es de première, deuxième, troisième génération… Elles sont d’origines kabyle, turque, camerounaise, iranienne. La salle et la scène dénudée baignent dans le même éclairage : ce soir, les comédiennes ne sont pas des personnages et le public n’est pas composé de spectateurs et de spectatrices, mais de témoins. L’engagement de tous et de toutes est une condition sine qua non pour assister à la représentation. Et le mot « désobéir » qu’elles gravent sur le mur noir est un manifeste qu’elles défendent avec une énergie contagieuse. Difficile d’en rejeter la moindre parcelle.

Chacune raconte son histoire, faite de tension entre la liberté rêvée et le harnais d’une misogynie généralisée, où la réalisation d’un soi augmenté, généreux et créatif est strictement prohibée. Entraves issues de la tradition, portées par la religion (chrétienne ou musulmane), par la famille, par une société dont les têtes dirigeantes sont des hommes, imams, pasteurs, pères, frères, cousins. 

Désobéir nécessité lorsque diktatsCatherine Tétreault

S’exploser la tête et le corps

La « terre d’accueil » de cette jeunesse née en France, mais élevée dans un univers parfois aux antipodes, contient aussi son lot de contraintes et d’absurdités. À partir de témoignages de femmes issues de l’immigration, Julie Berès et ses acolytes ont mis en place une machine de libération généralisée. Au départ, nous sommes happé·es par la tragique histoire de chacune. Mais elles forment bientôt une équipe, réfléchissant à voix haute sur leurs désirs, leurs contradictions, déterminées à ne pas remplacer l’ancienne prison par de nouveaux commandements.

Après la souffrance et la tristesse, après avoir nommé le carcan social qui réduit leur individualité à peau de chagrin, elles entament une délivrance où la joie explose. Rien n’est jamais acquis, alors il faut aller au bout de ses intuitions, s’inventer une vie différente, en tracer les contours ensemble. Du portrait intime, que chacune a livré avec une puissante présence scénique, à l’énergie contagieuse du groupe propulsée par une trame musicale endiablée, se dessinent des femmes nouvelles, assumées et maîtresses de leur destinée. 

Désobéir nécessité lorsque diktatsCatherine Tétreault

La mise en scène, dans un décor vide, concentre toute l’attention sur les comédiennes, tout se passe en elles et par elles : la troublante danse de la jeune Iranienne (Sonia Bel Hadj Brahim), qui, tel un pantin mécanique, traduit par le corps la façon dont son esprit est manipulé; le désarroi de la Kabyle Nour (Déborah Dozoul), vacillant de la joie à la tristesse, de l’incrédulité à l’extase mystique, elle que son amoureux épistolaire Hassane a trahi dans un silence assassin; l’hilarant duel verbal que livre l’Africaine (Bénicia Makengele) et un spectateur, l’un et l’autre jouant Arnolphe et Agnès de L’École des femmes de Molière; la jeune Turque (Lou-Adriana Bouziouane), abordant une sexualité sans complexes, vient compléter ce tableau d’un quatuor qui compose un corps inédit. Elles ne sont plus isolées dans leur misère, mais bougent désormais ensemble, au même rythme, d’un élan unique.

L’invention de la liberté passe par la dérision, l’humour, la nécessité d’accepter ses distorsions viscérales. Alors elles parlent sans détour de religion, de foi, de la chair et de l’esprit. Désobéir est un attracteur irrésistible, car à travers leur démarche sans concessions, ces femmes exemplaires si près de nous ébranlent un statu quo létal pour quiconque entend participer à la création d’une humanité libérée de ses démons. Chapeau !

Désobéir

Conception et mise en scène : Julie Berès. Texte : Julie Berès, Kevin Keiss et Alice Zeniter. Travail sur le corps : Jessica Noita. Scénographie : Marc Lainé et Stephan Zimmerli. Dramaturgie : Kevin Keiss. Costumes : Elisabeth Cerqueira. Création sonore : David Ségalen. Création lumière : Laïs Foulc. Création vidéo : Christian Archambeau. Avec Sonia Bel Hadj Brahim, Lou-Adriana Bouziouane, Déborah Dozoul et Bénicia Makengele. Une production de la Compagnie les Cambrioleurs, présentée à l’occasion du Carrefour international de théâtre au Théâtre La Bordée jusqu’au 28 mai 2022.

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