Critiques

Les Jolies Choses : Révoltes sous-jacentes

Quelles sont jolies choses

Quelles sont ces « jolies choses » – un titre emprunté à un roman de Virginie Despentes (et au film qui en a été tiré en 2001)  – que Catherine Gaudet rapporte de ses explorations en studio –? Un grincement, une déroute, la révolte. Cinq corps dansants remplis de l’immatérialité fluctuante du mouvement concerté se dépensent en action coordonnée. Dans le minimalisme éclatant de lumière blanche qui caractérise ce laboratoire, la chorégraphe dispose trois danseurs encadrant deux danseuses dans l’harmonie de leur gestuelle, répétitive, monotone et linéaire.

Le rythme d’abord lent et retenu s’accélère continûment durant l’heure du spectacle, galvanisant peu à peu les corps et le public. La musique d’Antoine Berthiaume, insistante et monodique, avec ses quatre notes harmoniques, constitue la trame principale de la méditation sur ces « jolies choses » de la vie. Elle entre dans les corps, envahit les esprits, martèle le lieu de ses obsessions, avec sa pauvreté sonore, qui excite artificiellement l’espace collectif tout en le contrôlant. 

Le commentaire qui s’impose tient en quelques mots : une simplicité d’évidence émane de cette esthétique percussive, rappelant Drumming de Steve Reich (1970) et Anne Teresa De Keersmaecker (1998). Un retour vers l’essentiel a été le souci de Gaudet en studio durant la pandémie : produire des états hypnotiques et, en même temps, ajouter ces touches d’individualité qui font des interprètes autre chose que des machines consentantes, des agent·es discipliné·es et obéissant·es de la société. Ce sont bien des êtres de pulsions élémentaires qui jaillissent de l’abstraction anonyme de la danse. Leur révolte est patente, leur indiscipline, humaine, leur anarchie, bienfaisante, leur gesticulation, débordant notre époque de règles et d’obligations qui se révèlent de plus en plus mensongères. 

Il y a une protestation métaphysique dans cette physique endurante et déclinée au rythme d’un métronome, par les pieds, les bras, les voix, les murmures échappés de ces corps de douceur, de méditation et de civilité. Constante des spectacles postpandémie, un désir de rébellion inexpugnable démonte la scène, furie que Francis Ducharme, homme de théâtre et de danse, fait exploser, signifier et partage à merveille. Les distorsions de Scott McCabe, un grand danseur contemporain, très expérimenté, disent la même chose, avec l’humour qui désarticule ce corps talentueux. Il aura fallu compter plus temps pour que les danseuses éclatent à leur tour de leur fantaisie puissante, plus discrète mais aussi enracinée : elles nous rappellent ces liens étroitement tissés qu’elles continuent de tendre entre les êtres humains. 

Les Jolies Choses

Chorégraphie : Catherine Gaudet. Répétitions : Sophie Michaud. Musique : Antoine Berthiaume. Lumières : Hugo Dalphond. Costumes : Marilène Bastien. Avec Francis Ducharme, Caroline Gravel, Leïla Mailly, James Phillips et Scott McCabe. Une production de la Compagnie Catherine Gaudet, en coproduction avec le Festival TransAmériques, l’Agora de la danse, le Centre chorégraphique de Caen, Réseau Candanse, le Centre national des arts, le Harbourfront Center et DLD – Daniel Léveillé Danse, présentée à l’Édifice Wilder à l’occasion du Festival TransAmériques jusqu’au 1er juin 2022.

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