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The History of Korean Western Theater : Déplier le passé

scène écran nue blanc
scène écran nue blancLeontien Allemeersch

Sur une scène-écran nue, d’un blanc immaculé, un jeune homme, sobrement vêtu de noir, s’affaire à compléter un origami. À ses côtés repose un cuiseur à riz. Cet insolite tableau est le préambule qui nous est servi à notre arrivée dans la salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Jaha Koo, artiste de théâtre, vidéaste et musicien nous offre sa toute dernière création qui vient clore la trilogie Hamartia dont les deux premiers volets, Lolling et Rolling et Cuckoo (proposé au Festival TransAmériques en 2019), ont été présentés en Europe, en Asie, en Océanie ainsi qu’en Amérique du Nord. Fin observateur de la société sud-coréenne, le performeur scrute tout autant l’évolution politique et économique que culturelle de son pays d’origine.

Dans ce nouvel opus, c’est l’histoire du théâtre coréen qui est sous la loupe. Toutefois, le créateur se défend bien de faire du spectacle documentaire. Et c’est par l’entremise de son fidèle Cuckoo, cuiseur à riz parlant, qu’on désamorce avec humour tout aspect pédagogique. Néanmoins, grâce à d’efficaces procédés audiovisuels, de nombreux pans du passé colonial de la péninsule asiatique nous sont clairement exposés. On apprend donc que le théâtre coréen tel qu’on le connaît aujourd’hui aurait vu le jour il y a plus d’un siècle, deux ans avant l’invasion japonaise. Mais cette naissance qui avait pour but d’occidentaliser les scènes du pays était en fait un acte politique visant à « civiliser » le peuple en l’immergeant dans les univers de Shakespeare, de Molière et d’Ibsen, reléguant aux oubliettes le théâtre traditionnel dont les aspects chamaniques étaient considérés comme un frein à la modernisation de la nation.

scène écran nue blancLeontien Allemeersch

Rite de passage

Mais comment reconstruire des ponts avec ce passé sciemment occulté ? C’est en tissant des liens entre l’intime et le collectif que Jaha Koo répond à cette interrogation. Pour ce faire, il donne voix à sa grand-mère, emportée par la maladie d’Alzheimer. Le riche dialogue d’antan, malheureusement rompu, reprend vie sous nos yeux par le biais d’images d’archives et d’extraits sonores issus de vieilles cassettes. La relation privilégiée avec cette femme adorée nous est livrée sous le signe de la poésie, de la tendresse et de la pudeur. De plus, ce rapport familial fait habilement écho à la volonté de l’artiste de retracer les pistes des rituels sacrés dont la société coréenne est désormais amputée. 

Koo orchestre avec subtilité ce travail de mémoire singulier. Sous ses allures d’éternel adolescent, il se révèle d’une grande maturité tant son aisance à mêler les codes est éloquente. La vidéo pixelisée, les images syncopées, la musique électronique, les robots animés se marient étonnamment et harmonieusement aux gestes ancestraux où la manipulation de tissus et de papier interpellait jadis les esprits du bien et du mal.   

Ce spectacle solo, en à peine une heure, réussit à défier le temps et à mettre en lumière une dualité qui transcende la réalité théâtrale : celle qui oppose le profane au sacré. Issues d’un coin du monde coincé entre un totalitarisme effrayant et un capitalisme sauvage, les réflexions de Jaha Koo sont d’une pertinence criante.

The History of Korean Western Theatre  

Conception, mise en scène, texte, musique, vidéo et recherche : Jaha Koo. Dramaturgie : Dries Douibi. Scénographie, dessins et recherches : Eunkyung Jeong. Conseils artistiques : Pol Heyvaert. Assistance à la recherche : Sang Ok Kim. Technique : Jan Berckmans, Korneel Coessens, Koen Goossens et Bart Huybrechts. Avec Jaha Koo, Seri et Toad. Une production de CAMPO, en coproduction avec le Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles), le Münchner Kammerspiele et le Frascati Producties (Amsterdam), le Veem House for Performance (Amsterdam), le SPRING Performing Arts Festival (Utrecht), le Zürcher Theater Spektakel (Zurich), le Black Box teater (Oslo), le Kampnagel International Summer Festival (Hambourg), le Tanzquartier Wien et le wpZimmer (Anvers), le Théâtre de la Bastille (Paris) et le Festival d’Automne à Paris, présentée à l’occasion du Festival TransAmériques au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 5 juin 2022.

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