Critiques

Contes et légendes : Les sentiments humains

Joël Pommerat envisager société

Lorsqu’il s’agit de Joël Pommerat, envisager une société où des robots humanoïdes auraient intégré nos espaces domestiques ne tient pas de la science-fiction, mais de l’étude sociologique. Montrer la jeunesse à fleur de peau, examiner ce qui fait de nous des humain·es et pointer de manière ironique et décalée les stéréotypes de genre, voilà l’entreprise de Contes et légendes, spectacle aussi fascinant que troublant.

La cinquième production de la Compagnie Louis Brouillard à être présentée au Carrefour international de théâtre de Québec s’inscrit dans la lignée de La Réunification des deux Corées, jouée uniquement au Canada, au Théâtre Français du Centre national des arts d’Ottawa. Pommerat, les concepteurs, les conceptrices et les interprètes, qui ont participé à la création du spectacle, ont repris cette idée de saynètes tour à tour touchantes, poignantes, violentes, voire surréelles, qui se font écho. On découvre les connexions et savoure les résonances de ces variations sur l’attachement, la maturité, l’affirmation de soi, le genre et, toujours, l’amour.

Le tout débute par une altercation. Un petit voyou déverse un monologue cru et nerveux sur une fille, trop parfaitement belle, qu’il soupçonne d’être un robot. Puis une femme nous présentera un exposé sur les défis techniques et éthiques qui ont jalonné la conception des robots humanoïdes, présents dans 600 000 foyers d’une trentaine de pays dans l’univers de la pièce. Conçus pour accompagner les enfants dans leur apprentissage scolaire, ils sont eux-mêmes capables d’intégrer de nouvelles aptitudes –  tant motrices que comportementales  – ce qui leur donne, au fil des ans, une personnalité propre.

Joël Pommerat envisager sociétéElisabeth Carecchio

Enveloppe musicale pop

Dans la plupart des scènes, il y a un robot, Steven ou Roby. Incarnés de manière saisissante par des comédiennes, ils s’appliquent la plupart du temps à dessiner ou à converser, avec des ratés qui installent une inquiétante étrangeté et ne nous laissent jamais oublier longtemps leur nature de machine. Les adultes, avouant souvent leur inaptitude, leur confient leurs enfants, leurs ados, même un poupon.

Ils diffusent de la musique, le plus souvent de la pop sirupeuse, et contribuent à l’enveloppe sonore travaillée du spectacle. Leurs voix, certaines plus métalliques que d’autres, créent des effets comiques ou déchirants, par exemple lorsque l’un d’eux, ayant pris une vraie arme pour un jouet, attend son démantèlement permanent.

Les changements de scène et de décor faits dans le noir complet donnent l’impression, comme souvent dans le théâtre si particulier de Pommerat, d’enchaîner les rêves éveillés. Une boîte noire circonscrit l’espace scénique, tel un castelet futuriste qui permet de créer des illusions. Plusieurs déplacements dans les allées, ainsi que des voix amplifiées qui proviennent de l’arrière de la salle, englobent le public tout en le tenant aux aguets.

Joël Pommerat envisager sociétéElisabeth Carecchio

La justesse du ton, du phrasé et des émotions qui passent par la voix des interprètes, qui incarnent à merveille une douzaine d’enfants, nous fait adhérer facilement à la proposition. Il y a bien quelques clous sur lesquels on tape un peu trop longtemps –  comme ce père qui répète qu’il est incapable, complètement incapable, de reprendre les tâches domestiques assurées par sa femme. Et des crises familiales qui se prolongent sans autre raison que d’étirer le malaise. Mais plusieurs moments d’émotion atteignent leur cible et résonnent. C’est le cas des tourments de Camille, enrôlé de force dans un cours de masculinité qui ressemble fort à une thérapie de conversion, et un dernier slow entre garçons, au son de la musique d’un robot vedette qui n’oublie aucune interaction avec son milliard de fans.

On sort de la salle en gardant en soi l’écho de nombreuses voix, des musiques obsédantes, cette impression de décalage par rapport au réel et le sourire rassurant , vaguement inquiétant, d’un jeune robot qui danse le floss.

Contes et légendes

Création théâtrale : Joël Pommerat. Scénographie et lumière : Éric Soyer. Costumes et recherches visuelles :  Isabelle Deffin. Création des perruques et maquillages : Julie Poulain. Son : François Leymarie et Philippe Perrin. Création musicale : Antonin Leymarie. Avec Prescillia Amany Kouamé, Jean-Edouard Bodziak, Elsa Bouchain, Léna Dia, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angeline Pelandakis et Lenni Prézelin. Une production de la Compagnie Louis Brouillard, présentée au Théâtre Diamant à l’occasion du Carrefour international de théâtre jusqu’au 11 juin 2022.

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