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L’Art de vivre : La fin de la représentation

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Deux ans et demi ont été nécessaires pour que la dramaturge Liliane Gougeon Moisan puisse voir son texte L’Art de vivre joué sur les planches, mis en scène par Solène Paré. Si la pandémie a retardé les représentations de la pièce, les thèmes qu’elle aborde n’en sont devenus que plus actuels : quête de la perfection, injonction au bonheur, solitude, remise en question du système sociétal. L’être humain peut-il et doit-il se réinventer, un terme utilisé jusqu’à plus soif depuis le début de l’ère COVID-19 ?

June, Bianca, Ingrid et Jordan habitent dans le même immeuble, mais ne se fréquentent pas, trop occupé·es à atteindre leurs objectifs toujours plus grands en matière de décoration intérieure, de préparation de repas, de forme physique ou de performance au bureau. Lorsque les cloisons de leurs condos commencent à s’effondrer, les quatre jeunes professionnel·les saisissent la chance de changer de vie en créant une communauté autarcique dans la forêt obscure… en pleine ville. Leur nouveau monde basé sur l’entraide et l’absence de classes sociales s’épanouira-t-il ? Ou cette tentative de félicité communale est-elle plutôt vouée à l’échec ?

Dans L’Art de vivre, qui a valu à son autrice le prix Gratien-Gélinas en 2019, Liliane Gougeon Moisan expose cette propension qu’ont plusieurs à se mettre en scène, notamment sur les médias sociaux. En constante représentation, ces personnes vivent dans le regard de l’autre et prétendent détenir la clé d’un mode de vie impeccable sur tous les plans. Leur succès dépend de leur capacité à tout maîtriser et leur bonheur s’obtient au terme d’une quête méritocratique irréprochable.

Dans sa comédie dystopique, la dramaturge ne juge pas ses personnages. Elle laisse voir peu à peu leur vulnérabilité, leur détresse d’être ainsi déchirés entre le souhait de participer aux dernières tendances et l’envie de se rebeller contre la pression sociale. Il est aisé de se reconnaître dans l’une ou l’autre des personnalités en présence. Ce miroir grossissant braqué sur nos petits travers et grandes obsessions fait parfois grincer des dents. Mais on s’esclaffe souvent, particulièrement dans la première moitié du spectacle, présentée en vidéo, un clin d’œil assumé aux publications des influenceurs, influenceuses et expert·es autoproclamé·es présent·es sur le web. Des éclats de rire provoqués notamment par les conseils prodigués par Bianca et Ingrid, incarnées par les talentueuses Raphaëlle Lalande et Larissa Corriveau.

pandémie retardé représentations pièceSylvie-Ann Paré

Des choix ingénieux

Cette histoire empreinte d’humour absurde est mise en scène par Solène Paré, habituée aux productions qui abordent des thèmes comme les systèmes d’oppression et l’impact sur la santé mentale des médias sociaux, telles Les Louves de Sarah Delappe et Quartett de Heiner Müller. Lorsque le vernis qui recouvre leur existence immaculée lentement se craquelle et que les murs qui les séparent explosent, les protagonistes passent du 2D au 3D, délaissant les séquences sur écran pour des scènes jouées en personne, sur la scène du théâtre. Une décision judicieuse de la metteuse en scène, qui souligne la perte de contrôle inéluctable de June, Bianca, Ingrid et Jordan, désormais exposé·es aux éléments et dont le système de valeurs est fortement ébranlé.

Les quatre voisin·es évoluent alors autour d’un énorme trou, dans un décor formé de rideaux évoquant les ténèbres de la nuit en pleine nature et de tringles supportant des étoffes ornées de nuages duveteux. Des décombres d’appartements, qui pourraient tout autant être les ruines d’un théâtre, en référence à cette inclination à la mise en scène de soi. Une scénographie astucieuse signée par la brillante Elen Ewing, lauréate du prix de la meilleure conceptrice décerné par l’Association québécoise des critiques de théâtre pour son travail sur Les Amoureux. Le parallèle avec le sixième art est d’ailleurs repris à la toute fin de la production, dans une conclusion des plus inattendues.

Si la première partie du spectacle est composée de courtes scènes qui se succèdent à un rythme effréné, la seconde s’essouffle rapidement. Malgré le dynamisme de la mise en scène et une direction artistique réussie, L’Art de vivre nous laisse sur notre faim. Cette réflexion sur des enjeux sociaux cruciaux tels l’épuisement professionnel, la parentalité ou encore le suicide aurait pu être captivante et pousser à l’introspection. Il n’en est rien, la pièce se contentant d’effleurer ces sujets. La création parvient à nous amuser, certes, mais il en aurait fallu bien davantage pour marquer longuement les esprits et ébranler les colonnes du temple.

L’Art de vivre

Texte : Liliane Gougeon Moisan. Mise en scène : Solène Paré. Assistance à la mise en scène et régie : Félix-Antoine Gauthier. Scénographie : Elen Ewing. Accessoires : Julie Charrette. Costumes : Oleksandra Lykova. Maquillages et coiffures : Justine Denoncourt-Bélanger. Conception sonore : Alexander MacSween. Éclairages : Leticia Hamaoui et Ariane Roy. Vidéo : Dominique Hawry. Réalisation vidéo et montage : Julien Blais, assisté d’Emmanuel Grangé. Direction artistique : Patrice Dubois. Avec Simon Beaulé-Bulman, Larissa Corriveau, Raphaëlle Lalande et Tatiana Zinga Botao. Une production du Théâtre PÀP, avec la collaboration d’Espace Go, présentée à Espace Go, jusqu’au 18 septembre 2022.

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