Critiques

Proje(c)t ; Les bonnes : Baroque et burlesque

Belle initiative rentrée théâtre

Belle initiative, pour la rentrée, qu’a eue le théâtre La Chapelle en présentant cette adaptation libre des Bonnes de Jean Genet. La metteure en scène Roxane Loumède a eu la pertinente idée de transposer ce texte sur les jeux de pouvoir dans le Montréal d’hier et d’aujourd’hui, ajoutant une couche de plus à la relation entre Madame et ses deux servantes, les sœurs Solange et Claire.

Hier, les bonnes francophones étaient au service de la maîtresse anglophone de Westmount, et, aujourd’hui, elles sont hispanophones. La pièce se déroule donc en français, en anglais et en espagnol. Le spectacle, faut-il le rappeler, prend également l’affiche dans un contexte électoral où les Lois 21 (sur la laïcité) et 96 (sur la langue française) demeurent au cœur des débats.

Belle initiative rentrée théâtrePhanie Ethier

L’adaptation s’avère assez fidèle au texte de Genet, même si les niveaux de langue sont différents. En l’absence de Madame, les sœurs s’échangent le rôle de la patronne l’une avec l’autre. Les insultes fusent, le jeu devient de plus en plus cruel. À l’arrivée de Madame, les sœurs reprennent l’uniforme et leur attitude de soumission devant les caprices de celle dont la fragilité et la paranoïa apparaissent toutefois évidentes.

Malgré quelques variantes visant à marquer le passage à l’ère moderne et à transformer quelque peu la fin, Proje(c)t ; Les bonnes reste un récit de manipulations psychologiques entre personnages de deux classes sociales, une exposition de la jalousie des unes et des autres et, surtout, un constat du fait que la personne dominée n’est pas toujours celle que l’on croit, qu’elle peut aussi devenir dominante à son tour si le contexte s’y prête.

Au cœur du kitsh

Dans un décor volontairement kitsch, fait de faux marbre et draps de satin, la mise en scène, accentuée par l’utilisation de musique d’ascenseur et de la vidéo en gros plan, table sur des moments d’excès presque baroques. Loumède dirige des interprètes – Alexandra Petrachuk, Camila Forteza et Marie-Ève Bérubé – qui donnent parfois l’impression de ne pas évoluer dans le même spectacle. L’unité de jeu est si déficiente que la pièce varie entre burlesque, tragique et absurde. 

Belle initiative rentrée théâtrePhanie Ethier

Que la chose soit voulue ou non, elle nous laisse une étrange sensation en nous faisant remettre en question le sous-texte de la pièce. Jean Genet a toujours dit qu’il ne cherchait point à défendre les servantes avec son texte le plus joué à travers les âges, mais à écrire une satire sur la bourgeoisie. En fait, l’ambiguïté règne chez lui en maîtresse, mais ce n’est pas tout à fait ce qu’on perçoit dans le traitement offert par Roxane Loumède. Le spectacle est parcouru de belles idées de mise en scène, de moments drolatiques et d’autres plus sombres. L’interprétation, malheureusement, mène davantage vers la confusion que vers l’ambiguïté. Un fil mince que Proje(c)t ; Les bonnes peine à emprunter sans perdre pied.

Proje(c)t ; Les bonnes

Adaptation du texte et mise en scène : Roxane Loumède. Conseils dramaturgiques : Geneviève Gagné, Anthony Kennedy et Camila Forteza. Traduction espagnole : Camila Forteza. Costume : Sophie El-Assaad. Décors et accessoires : Bruno Pierre Houle. Son : Joseph Browne. Lumières : Catherine Fournier-Poirier. Direction technique et vidéo : Vladimir Alexandru Cara. Traduction et création des surtitres : Elaine Normandeau. Assistance à la mise en scène et régie : Trevor Barrette. Avec Alexandra Petrachuk, Camila Forteza et Marie-Ève Bérubé. Une production de Troisième Espace Théâtre présentée à La Chapelle Scènes Contemporaines jusqu’au 10 septembre 2022.

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