Critiques

Albertine en cinq temps – l’opéra : Amplifier la voix des Albertine

Elles avaient déjà la voix du cœur au ventre, les Albertine du texte mythique de Michel Tremblay. Trente-huit ans après la naissance de la pièce, les Bartine reprennent la scène du Riveau Vert, histoire de se donner la réplique et d’interroger leur destin, leurs choix, les obstacles auxquels elles ont fait face et leur désir de sortir de leur condition. Mais cette fois-ci, avec le concours de Catherine Major, cette parole si emblématique des déchirements intérieurs des femmes québécoises qui ont traversé le siècle dernier explose et s’épanouit d’une manière tout à fait inédite.

Véronique Duplain

Déjà, le propos de ce texte qui réunissait, monté en 1984 par André Brassard, Huguette Oligny, Giselle Schmidt, Amulette Garneau, Muriel Dutil, Rita Lafontaine et Paule Marier, est d’une grande profondeur sur le plan psychologique. On retrouve une vieille dame qui, entrée à la maison de retraite, revisite des versions d’elle-même à 30, 40, 50, 60 ans, par le biais d’une conversation avec sa sœur Madeleine.

Pour ce spectacle produit par Le Collectif de la Lune rouge, les Albertine et Madeleine chantent à pleins poumons leurs bonheurs, leurs déceptions, leurs mouvements vers la liberté, leurs désirs, leurs rêves… Et même si leurs quêtes nous rappellent que les années ont passé sur le Plateau Mont-Royal, les dilemmes et paradoxes féminins restent les mêmes. Ce sont peut-être les façons de nommer les choses qui ont changé.

Véronique Duplain

Dimension opératique

Le résultat est réjouissant, grâce au talent des artistes en présence et à une scénographie simple mais évocatrice. Un décor en deux niveaux, où les musiciennes sont juchées sur une mezzanine habitée par une imposante lune amovible, met bien en valeur l’aspect polyphonique de l’œuvre. Cela apporte aussi un côté très mystique, sortant la pièce de son réalisme. Il faut dire que le pari était de taille : métamorphoser un classique du répertoire dramaturgique de Tremblay en un objet singulier. Une telle entreprise aurait pu dénaturer l’œuvre ou, pire, la massacrer. Mais heureusement, la musique très enveloppante de Catherine Major, agencée aux voix puissantes des sopranos dirigées par Nathalie Deschamps, apporte une dimension vraiment nouvelle à cette pièce.

Dans leurs robes aux teintes et coupes d’une époque passée, les Albertine évoquent le Plateau de la rue Fabre, du parc Lafontaine, des sandwichs au baloney, avec cœur et authenticité.

Côté jeu, les Chantal Lambert, Monique Pagé, Chantal Dionne, Florence Bourget, Catherine St-Arnaud et Marianne Lambert se tirent avantageusement d’affaire, alternant avec une aisance impressionnante entre le jeu théâtral et l’interprétation lyrique.

Voilà qui nous fait passer une soirée magique et qui transpose l’univers de Tremblay dans une toute nouvelle dimension plus poétique, presque lunaire. Une réussite.

Albertine en cinq temps – l’opéra

Livret : Collectif de la Lune rouge, d’après le texte de Michel Tremblay. Mise en scène : Nathalie Deschamps. Musique : Catherine Major. Direction musicale : Marie-Claude Roy. Scénographie : Anne Séguin-Poirier. Costumes : Fruzsina Lanyi. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Multimédia : Laetitia Mallette. Coaching de diction : Michelle Labonté. Avec Chantal Lambert, Monique Pagé, Chantal Dionne, Florence Bourget, Catherine St-Arnaud et Marianne Lambert. Une production des Productions du 10 avril, présentée jusqu’au 11 septembre 2022 au Théâtre du Rideau Vert, puis en tournée.

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