Tribune

Festival de théâtre d’Avignon : quand le Québec enterre ses artistes

ombreux articles traitant présence

On lit de nombreux articles traitant de la présence (souvent pour en dire l’absence) du Québec au Festival d’Avignon 2022 ; et on lit beaucoup d’« explications » données à cette absence de présence. Dans une récente prise de position( 1), c’est même le wokisme qui est levé comme potentielle explication à cette absence et au « silence » de nos créations.

Nous étions au Festival d’Avignon ( 2), nous avons joué 21 soirs et nous apportons nous aussi nos réponses et nos « explications ».

 

I.Tes artistes tu mettras en lumière

(le problème de la presse)

Lorsque Radio Canada a fait mention pour la première fois du Festival d’Avignon 2022, cela a été pour en parler comme d’un « cimetière de compagnies » et raconter que les artistes paradaient dans les rues « tout nus », « avec des trompettes », et « un nez de clown ». Déjà, au lancement du marathon théâtral, Radio Canada ressortait les vieux poncifs de l’artiste cliché, qui n’a à peu près jamais existé mais qui marque confortablement les esprits : le saltimbanque boboche avec sa trompette et son nez de clown qui se balade à poil pour vendre sa camelote. Merci Rad Can pour les balles dans le pied tirées depuis l’autre bord de l’Atlantique ! Merci de nous donner les moyens de nos utopies…

Gros travail journalistique aussi de la presse québécoise, qui énumère des grossièretés et des faussetés : dans la seule mention des troupes québécoises au Festival( 3), deux erreurs sur deux lignes attribuées à notre spectacle. Les journalistes ne viennent pas aux spectacles, ils et elles écrivent n’importe quoi et s’étonnent ensuite du peu d’intérêt que nos œuvres suscitent. Ouroboros médiatique.

À croire que les possibilités joyeuses intéressent moins que les rassurants clichés sinistres.

ombreux articles traitant présenceVanessa Fortin

II. Tes artistes tu soutiendras

(le problème des financeurs)

Nous avons été ému·es de lire dans le texte de Normand Paiement, un « habitué depuis 2010 du Festival d’Avignon », que « toutes – à l’exception, encore une fois, de celle mettant en scène le texte d’un auteur connu – ont bénéficié du soutien du Conseil des arts du Canada, les compagnies québécoises ayant par ailleurs obtenu l’appui financier du Conseil des arts et des lettres du Québec ».

Pour ce spectacle avec lequel nous avons traversé l’océan, le Conseil des arts de Montréal nous a dit : « Votre proposition a soulevé certaines interrogations quant à sa faisabilité. » Et donc : refus de salaire.

Normand Paiement, « habitué depuis 2010 du Festival d’Avignon », fait l’hypothèse du silence de « la relève théâtrale québécoise et canadienne » : « À moins qu’elle n’ait fait le choix de se taire de peur, en appelant un chat un chat, de s’attirer les foudres des censeurs et autres gardiens autoproclamés de l’orthodoxie langagière qui sévissent de nos jours sur Internet et dans toutes les sphères de la société. »

Nous avons une autre hypothèse, divergente de celle de Normand Paiement, « habitué depuis 2010 du Festival d’Avignon ». Notre hypothèse du silence et de l’absence des compagnies reviendrait à penser les accumulations de « votre proposition a soulevé certaines interrogations quant à sa faisabilité » et les refus de salaires répétés.

Le silence, d’abord, bien avant « l’ère de la rectitude politique » et du « wokisme qui succombe volontiers à la tentation totalitaire », vient des agents d’argent qui signent « votre proposition a soulevé certaines interrogations quant à sa faisabilité ».

La meilleure manière de nous faire taire est de ne pas nous donner la parole. Et ce ne sont pas les pseudo-idéologies wokisme-tentation-totalitaire-rectitude-politique qui nous mettent en danger, mais les « votre proposition a soulevé certaines interrogations quant à sa faisabilité » – qui nous confinent à une totalitaire précarité financière.

Si nous y regardons à deux, à trois ou à quatre fois avant d’embarquer dans une aventure comme celle du Festival d’Avignon, ce n’est pas le wokisme mais les CAM, CALQ et CAC que nous avons en ligne de mire et leurs « votre proposition a soulevé certaines interrogations quant à sa faisabilité » qui nous obligent à courir le risque.

ombreux articles traitant présenceVanessa Fortin

III. Le capitalisme est une idéologie violente tu reconnaîtras

(il faut courir le risque)

Ce qu’oublie Normand Paiement, « habitué depuis 2010 du Festival d’Avignon », en s’inquiétant du « wokisme » et de nos « gardiens autoproclamés de l’orthodoxie langagière », ce que tait Radio Canada en se moquant des artistes, en les peignant comme saltimbanques tout nus jouant de la trompette, ce à côté de quoi passent tous les commentateurs et commentatrices, c’est la violence d’une idéologie capitaliste qui ne se soucie pas des arts parce qu’elle n’a aucun intérêt à s’en inquiéter. Idéologie reprise par les gouvernements et les Conseils artistiques qui en découlent.

« Dans un monde où tout se calcule en termes de profits, le secteur des arts sera toujours perdant.( 4) »

Et pourtant, nous courons le risque. Nous courons le risque parce que c’est beau de lutter malgré tout, parce que nous croyons plus que tout à l’art, au théâtre, à ces utopies folles, parce que c’est vertigineux et parce que le risque, c’est le moteur qui nous fait traverser les océans (géographiques, métaphoriques, métaphysiques), et c’est pourquoi nous trouvons particulièrement triste que les images de notre théâtre véhiculées par le Québec soient celles du cimetière et des saltimbanques boboches.

Le silence que vous déplorez, c’est d’abord vous qui le soufflez. Personne du Devoir, de Radio Canada, de La Presse, du CAM, du CAC… n’est venu dans notre salle, s’intéresser à notre travail. Pourtant, nous faisons gratuit pour les « pros » ! Même Lorraine Pintal, qui nous avait promis de venir alors que nous tractions (habillés, sans trompettes et sans nez de clown) sur la Place des Corps-Saints – haut lieu de la réunion apéritive en Avignon – n’a pas franchi les portes du théâtre. Mais le public était là. Il fallait venir pour le voir. 

Le problème, ce sont vos intérêts qui s’intéressent davantage à nommer un désintérêt pour la parole, le risque, je ne sais quoi, plus qu’à s’intéresser humblement à ce qui se fait, se joue, se passe au théâtre. Nous avons un peu l’image de celui ou de celle qui cherche sans vouloir trouver, de celui ou de celle qui s’accommode très bien des constats tristes et qui ne se donne pas la peine de s’ouvrir aux utopies. 

Parce que nous étions au Festival d’Avignon, parce que nous avons traversé l’océan, parce que nous avons joué tous les soirs au Théâtre Au-bout Là-Bas tenu par une équipe superbe, parce que nous avons joué Spartacus pendant quatre semaines sous le soleil brûlant d’un festival fou (comme si le théâtre ne l’était pas) et parce que nous avons raconté une histoire à un public nouveau tous les soirs, venu à travers la ville nous écouter en cette heure et en ce lieu inouï qu’est le théâtre.

Hugo Fréjabise est auteur et metteur en scène.

 

Note :
(1) Normand Paiement, « Le Québec brille par son mutisme à Avignon », Le Devoir, 6 août 2022.(retour au texte1)
(2) La compagnie Jousour (coproduction Rassemblement Diomède) y présentait le spectacle Spartacus, écrit et mis en scène par Hugo Fréjabise, créé à Montréal en 2021. (retour au texte2)
(3) Philippe Couture, « Adeline Kerry Cruz, huit ans et krumpeuse en vedette à Avignon », Le Devoir, 19 juillet 2022. (retour au texte3)
(4) Extrait d’un canular qu’avait fait David Lavoie en 2007 intitulé « Grève rotative au CALQ et au CAM : Manifestation de soutien aux artistes québécois ». Il avait fait croire à un appel à la grève du CALQ et du CAM. (retour au texte1)

 

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