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Sucré seize (huit filles) : La relève est là !

événement mérite être souligné

L’événement mérite d’être souligné : une création mondiale, Sucré seize (huit filles), est à l’affiche de 10 Maisons de la culture à Montréal. La quinzaine de pièces écrites par Suzie Bastien (1963-2021), faut-il dire, ont été publiées, créées, diffusées et primées autant, sinon plus, en Europe qu’au Québec. Également enseignante à l’École nationale de théâtre, la dramaturge aura marqué de sa bienveillance et de ses conseils nombre d’étudiantes, comme Solène Paré, Soleil Launière et Émilie Monnet, devenues incontournables sur la scène théâtrale.

événement mérite être soulignéMarie-Andrée Lemire

On doit cette initiative au Théâtre de l’Opsis de Luce Pelletier, qui a eu la brillante idée, après des années de pandémie, de faire jouer la pièce de Suzie Bastien par de récentes finissantes de nos écoles de théâtre, des jeunes femmes qui n’en sont encore qu’à leurs toutes premières expériences professionnelles.

Sucré seize (huit filles) – emprunt à l’expression anglaise « sweet sixteen » – se situe justement au centre des préoccupations féministes de la dramaturge et de la metteuse en scène. La pièce donne la parole à huit filles de 16 ans expérimentant les espoirs et les écueils du passage à l’âge adulte dans un monde où les pouvoirs masculin, politique et économique continuent d’abuser d’elles et de leur désir d’intégrer et/ou de remettre en question la vie en société.

Chacune d’elle – qu’on pourrait décrire comme étant l’amoureuse, l’exclue, l’angoissée, la « salope », l’anorexique, la noctambule, la démunie et la militante – cherche sa voie entre rêves naïfs et réalités cruelles, de l’amour fou au viol collectif. Elles font toutes sourire, mais surtout elles émeuvent avec leurs obsessions tournant autour de la féminité, des apparences, de l’importance de l’amitié, des réseaux sociaux, de la passion sublimée, des parents absents ou indifférents et du monde à transformer.

L’une cite pertinemment Le Paradis perdu de John Milton, l’autre la chanson « Eleanor Rigby » des Beatles, toutes évoquent la prise ou la perte de contrôle sur leur propre vie. Entre le manque de repères et la volonté de tout faire passionnément, elles cherchent le difficile équilibre. Interprétées avec panache, ces jeunes femmes sont touchantes de vérité, de candeur et de lucidité tout à la fois. 

événement mérite être soulignéMarie-Andrée Lemire

Habile construction

Lauréat du Prix SACD 2019 de la dramaturgie francophone et du Prix de l’Académie des lettres du Québec 2020, le texte fort habilement construit fait du personnage de l’amoureuse le liant entre les monologues de chacune des autres filles qui racontent leur vie douce-amère. Danses et chansons viennent aussi apporter un souffle dédramatisant à leur parcours, somme toute, plutôt complexe de « petits lapins qui magasinent des caresses ».

La direction assurée de Luce Pelletier sait mettre en évidence les talents nouveaux et fougueux des huit jeunes comédiennes : Melania Balmaceda Venegas, Charlène Beaubien, Julie Boissoneault, Pénélope Ducharme, Roxane Lavoie, Doriane Lens-Pitt, Marie Reid et Laurence Trudelle. En cette période de relance théâtrale luxuriante, la démarche nous rappelle que les cohortes étudiantes des années 2020-2022 peuvent et doivent faire l’objet d’une attention particulière des compagnies et des institutions.

Douée et multidisciplinaire, la relève est bel et bien là ! Elle nous tend les bras. L’avenir du théâtre est d’abord et avant tout le leur.

Seize sucré (huit filles) 

Texte : Suzie Bastien. Mise en scène : Luce Pelletier. Assistance à la mise en scène : Laurianne St-Aubin. Chorégraphies : Claudia Chan Tak. Direction musicale : Nadine Turbide. Éclairages : Natasha Descôteaux. Costumes et décor : Yeelen Stanislas. Maquillages : Véronique St-Germain. Direction de production et direction technique : Maryline Gagnon. Avec Melania Balmaceda Venegas, Charlène Beaubien, Julie Boissoneault, Pénélope Ducharme, Roxane Lavoie, Doriane Lens-Pitt, Marie Reid et Laurence Trudelle. Une production du Théâtre de l’Opsis, présentée dans 10 Maisons de la culture à Montréal jusqu’au 12 novembre 2022.

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