Critiques

Verdict : L’art de plaider

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Si l’on trace volontiers un parallèle entre les envolées rhétoriques des avocat·es et l’art théâtral, il est rare de voir ces deux types de prestations aussi en symbiose que dans Verdict, où Marie-Thérèse Fortin et Paul Doucet enfilent toges et jabots afin d’insuffler une seconde vie à certaines plaidoiries qui, livrées au cœur de procès déterminants pour la suite de notre histoire, ont littéralement fait une différence.

trace volontiers parallèle entrePaul Ducharme

Le tout se déroule sur une scène relativement épurée, meublée de deux bureaux et de deux chaises, habillée d’une projection (encadrée de colonnes de métal) d’une sculpture représentant Thémis, déesse de la justice. Ses yeux, bandés comme il se doit, coïncident avec un écran horizontal, qui servira en outre d’autres usages, comme de support aux résumés – plutôt bien ficelés – des causes choisies. Celles-ci sont au nombre de quatre. La dernière, l’affaire Parasiris (une arrestation nocturne ayant mené au décès d’un policier), datant de 2008, met en scène tant la couronne que la défense, dont les plaidoyers respectifs offerts au public l’orienteront lorsque viendra le temps de prendre position, puisque, en l’occurrence, l’audience jouera le rôle de jury.

Pour ce qui est trois autres procès, seule la plaidoirie victorieuse sera réincarnée. Car, bien sûr, le texte du spectacle est le fruit d’un processus d’édition, question de maximiser l’efficacité dramaturgique du matériau de base élaboré, rappelons-le, par des juristes, si versé·es dans l’art oratoire soient-ils et soient-elles. À l’exception du quatrième cas juridique présenté, lesté de quelques redondances, cette adaptation s’avère fort adroite. Il faut dire que ces exposés sont rendus de main de maître par le duo d’interprètes.

De l’importance de la livraison

La voix posée, le ton juste, avec seulement ce qu’il faut de gravité et sans jamais tomber dans le pathos ou l’emphase (même lorsque l’actrice aura à reprendre une plaidoirie de l’illustre et singulière Anne-France Goldwater, qu’elle rend indéniablement reconnaissable tout en gardant une distance infranchissable avec la caricature, ce dont on lui sait infiniment gré), Fortin et Doucet manient des plus habilement les effets de toge de bon aloi et la conviction d’une plaideuse et d’un plaideur investi·es dans leur cause. D’ailleurs, si la performance de cette actrice et de cet acteur chevronné·es constitue un des attraits principaux de Verdict, on appréciera aussi la portée sociale des procès sélectionnés, qui est au cœur de la proposition artistique. 

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Ces argumentaires, mis en scène avec la sobriété et néanmoins la sensibilité qui s’imposent par Michel-Maxime Legault, représentent trois moments charnières de l’évolution des droits de la personne au Québec : la légalisation de l’avortement (conséquence des péripéties judiciaires d’Henry Morgentaler, parmi lesquelles figure la poursuite de 1973, dont il est question ici), celle du mariage entre individus de même genre (procès intenté par Michael Hendricks et René Leboeuf contre le Procureur général du Québec et la Procureure générale du Canada en 2021) et l’enquête publique du coroner sur la mort de Joyce Echaquan, en 2021, ayant mené à la conclusion qu’il y présence de racisme systémique au sein de nos institutions, ce qui, à ce jour, n’est toujours pas reconnu par l’État québécois. Ce plaidoyer, où Paul Doucet reprend les mots de Maître Jean-François Arteau, avocat du Conseil de la Nation Atikamekw, se révèle particulièrement troublant et émouvant. Peut-être parce que les enjeux qu’il aborde sont on ne peut plus (hélas !) actuels.

Cette production grand public bien construite, malgré les menues longueurs de la dernière partie, et magnifiquement interprétée, captive l’intérêt. L’interactivité du vote à main levée, à la fin de la représentation, boucle efficacement la boucle en montrant la relative subjectivité d’une justice qui, imparablement, repose sur le jugement humain. L’épilogue rappelant le caractère précieux de notre système judiciaire et de la présomption d’innocence qui lui est cardinale, apparaît toutefois franchement superfétatoire, mais il a heureusement le mérite d’être bref et de ne pas estropier l’empreinte sur les cœurs et les esprits laissée par le spectacle.

Verdict

Texte : Claude-Armand Sheppard, Anne-France Goldwater, Jean-François Arteau, Jacques Larochelle et Joëlle Saint-Germain. Adaptation : Nathalie Roy et Yves Thériault. Mise en scène : Michel-Maxime Legault. Direction artistique : Pierre Bernard. Assistance à la mise en scène et régie : Clémence Lavigne. Scénographie et accessoires : Jean Bard. Stylisme : Mélanie Brisson. Musique : Ludovic Bonnier. Conception des éclairages : André Rioux, assisté de Julie Laroche. Conception vidéo : Éliot Laprise. Collaboration aux dessins et à la typographie : Elène Pearson. Avec Marie-Thérèse Fortin et Paul Doucet. Une production d’Agents Doubles Productions, présentée au Gesù – Centre de création jusqu’au 12 novembre, puis en tournée.

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