Critiques

Tonne de briques : Classe de maître sur la création

Présenter pièce théâtre documentaire

Présenter une pièce de théâtre documentaire à des enfants semble un défi audacieux. Le jeune public sera-t-il happé par l’œuvre tout autant que lorsqu’il assiste à une fiction relatant quelque exploits épiques de valeureux personnages ? Faut-il indispensablement leur parler d’animaux rares, de dinosaures ou du parcours d’une équipe sportive afin de bien capter leur attention ? Avec Tonne de briques, la compagnie Samsara Théâtre se tient loin des thématiques et des formes racoleuses, voire complaisantes, puisqu’elle propose aux jeunes de 8 à 12 ans un spectacle sur le processus de création dramatique. Rien de moins.

Il y a quelques années, l’autrice et metteure en scène Liliane Boucher invite sa fille Éléonore à concevoir avec elle une pièce, du début jusqu’à la fin. Alors âgée de 7 ans, Éléonore accepte aussitôt, emballée à l’idée d’imaginer un récit dans lequel on retrouverait une tempête, des patates et même un ours. Mais l’artiste ne veut pas raconter une histoire inventée. Elle préfère montrer ce qu’est une enfant, une famille. Or, les créatrices réussiront à imposer chacune leur vision. Et après quelques années de travail et de réflexion, le duo révèle les étapes importantes du chemin artistique qu’il a parcouru dans le cadre de ce projet. La mère signe les textes et la mise en scène, la fille joue son propre rôle, alors que Laurie Gagné interprète la maman et David Leblanc, le papa. 

Les deux comédiennes et le comédien sont d’ailleurs tout aussi excellent·es que complices. Éléonore Gagnon, qui a maintenant 11 ans, se montre énergique et naturelle. La réaction des jeunes dans la salle, quand elle est sur les planches, démontre combien elles et ils s’attachent à son personnage et s’identifient à elle. De leur côté, les parents imparfaits déclenchent des rires à tout coup. Laurie Gagné joue avec subtilité la femme angoissée qui remet en question son projet pour un rien, mais qui a surtout peur de voir grandir trop vite son enfant. David Leblanc, très physique, est hilarant en père maladroit, quoiqu’aimant et protecteur.

Présenter pièce théâtre documentaireSuzanne O'Neil

Égoportrait

Alors que la tendance de s’exposer sur les réseaux se maintient dans notre monde, Tonne de briques pourrait s’inscrire dans ce penchant. Cela ne servirait que la famille au cœur du projet. Mais, bien qu’elle nous offre des longueurs et des passages inutiles, comme la scène de l’hospitalisation ou celle de l’incendie, l’œuvre va au-delà de l’autolâtrie. Le malaise est évité. Le texte critique le dessein de l’entreprise, son processus fastidieux et son rendu. On entend ainsi Éléonore, lorsque sa mère lui demande son avis, rappeler à cette dernière que c’est son métier à elle d’écrire, pas le sien. Elle confiera même que, devenir une préadolescente devant une audience, c’est lourd, autant qu’une… tonne de briques. Une des scènes finales, où l’enfant berce ses parents image ingénieusement le danger de conflits familiaux qui risque de s’enclencher si on pousse l’expérience à l’extrême, ou si on prend la chose trop au sérieux.  

Mais on s’adresse quand même à des jeunes de 8 à 12 ans qui, bien qu’elles et ils ne comprendront peut-être pas toutes les subtilités du propos, passeront un moment divertissant. On leur donne à voir, avec humour et vérité, trois individus qui traversent les phases de réflexion, de conception et d’écriture précédant les représentations d’un spectacle. Cette courageuse proposition atteint sa cible avec un docu-théâtre qui permet une immersion captivante et instructive dans un univers artistique. 

Une tonne de brique

Texte et mise en scène : Liliane Boucher. Lumières et décor : Cédric Delorme-Bouchard. Costumes : Wendy Kim Pires. Musique : Michel Smith. Vidéo : Radhanath Gagnon. Soutien dramaturgique : Mathilde Benignus. Répétitions : Stéphanie B. Dumont. Direction de production : Célia Thirouard. Direction technique : Romane Bocquet et Jessika J-Leclerc. Avec Laurie Gagné, Éléonore Gagnon et David Leblanc. Une production de Samsara Théâtre, présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 27 novembre 2022.

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