Critiques

Les Contes à passer le temps : Cinq histoires en guise de rapaillage

© David Mendoza Hélaine

On se réjouit, avec un soupir de soulagement, d’être de retour dans les voûtes de la Maison Chevalier : même si l’édifice patrimonial est passé aux mains du privé pendant la pandémie, les nouveaux propriétaires ont maintenu le bail pour la tenue de cette douzième édition. Les gâteaux sont toujours là, accompagnés de thé et de glüwein, les sourires sont contagieux, la joie est palpable.

Selon une formule éprouvée, cinq auteur·es situent chacun·e leur conte dans un quartier de la Capitale nationale. La thématique de cette année : les ponts, ces liens physiques et métaphoriques entre deux mondes, les liens brisés qu’il faut rétablir. Plate-forme propice à l’esprit de Noël, période de rencontre et peut-être de réconciliation.

Réparer les ponts cassés

Le conte initial, « Le Premier Lien et les Trois petits ingénieurs », porte sur l’histoire du pont de Québec, à partir des ingénieurs qui l’ont construit. Par le biais du récit d’une vieille tante décédée, Marie Gignac raconte cette saga dramatique. Les deux premiers ont échoué, provoquant la mort de dizaines de travailleurs. Fortune, le troisième, parviendra enfin à hisser le tablier central pour permettre aux trains et aux voitures de circuler entre les deux rives.

Le second, « Briller comme l’or », met en scène Raymond, un chef de chantier fiable, méticuleux et imbu de sa personne. Pour l’inauguration d’une vaste demeure bourgeoise de la Grande-Allée, où se retrouvera tout le gratin de la ville, son patron imagine un geste symbolique : Raymond, truculent Éric Leblanc, viendra poser un boulon d’or, la dernière pièce du garde-personne de la terrasse, en présence des notables et du nouveau maire qu’il adule. Une bévue monumentale du contremaître transformera l’apothéose attendue en une honte indicible.

Dans « Jésus de Saint-Roch », le Christ descend sur Québec pour constater, 2 000 ans plus tard, les effets de sa crucifixion. Il rencontre, dans le quartier, une population de sans-abris et de communautés racisées. Dominique Sacy, auteur-interprète de spoken word et de hip-hop, de plus en plus reconnu sur la scène québécoise, livre ici une véritable épopée du Sauveur confronté aux inégalités sociales. La scène du chaos dans l’église Saint-Roch est un pur morceau d’anthologie. Le caméléon Pierre-Olivier Grondin, aux voix infinies, transforme ce tableau en un plan séquence époustouflant, jouant simultanément tous et toutes les protagonistes de cette furie où s’affrontent laissé·es pour compte et citoyen·nes ordinaires. Le curé à l’accent du Sol de Marc Favreau tente en vain de pacifier ses ouailles. Seul le puissant gospel entonné par l’Haïtienne hôtesse de Jésus y parviendra. Un des moments magiques de cette soirée.

David Mendoza Hélaine

« Des lucioles en hiver », construction raffinée de Sophie Grenier-Héroux, raconte l’histoire d’une naissance prématurée dans des circonstances tragiques, sur le chemin de glace entre L’Isle-Verte et le continent. Le village, y lisant un présage, met le bébé sur un piédestal, qui deviendra bientôt sa prison. C’est à Québec, dans Limoilou, que la jeune fille s’épanouira. La timide enfant, jouée par Ariane Bellavance-Fafard, qui répondait à toutes les attentes placées en elle, s’était coupée de sa nature profonde. Géant, le spécialiste des ponts de glace, celui-là même qui avait prévenu les villageois·es de la fragilité des glaces cet hiver-là, viendra la sortir de cette tombe où elle s’était emmurée vivante.

Dans « Beau Grand Parking », Fabien Cloutier nous donne à sentir l’odeur du cynisme des promoteurs immobiliers et promotrices immobilières dans le quartier Saint-Sauveur, en voie d’embourgeoisement. La sordide entrepreneure, jouée par une Sophie Thibeault exaltée, nous force avec délectation à la détester. Elle enchaîne le public dans un troublant sentiment d’amour-haine, le regard perçant, nous prenant à témoin avec un doigt accusateur, un hochement de tête de complicité, autant d’astuces imparables. Son jeu tranche à coup de sabre le bouclier de nos bonnes intentions. Un solide texte de Cloutier, comme on les aime.

La Vierge folle a produit cette année un autre spectacle, présenté en parallèle au Théâtre jeunesse Les Gros Becs, Les Contes à passer le temps – édition contes pour tous. Peut-être cela explique-t-il un flottement dans le premier conte (livré par Marie Gignac) et l’épilogue, qui ajoute un dernier lien : la passerelle des Trois sœurs, qui enjambe la rivière Saint-Charles en hommage aux potagers wendats qui associaient le maïs, les haricots et les courges.

Mais avec leurs moments de bravoure et de grande virtuosité, Les Contes à passer le temps demeurent un incontournable attendu, une parenthèse dans la grisaille du temps présent. La chaleur humaine, la proximité amicale avec tous et toutes les artistes de la Vierge folle, la simplicité de la proposition, qui repose sur la qualité des textes et le jeu des comédiens et des comédiennes créent toujours quelques moments de grâce. Une belle soirée sans prétention qui fait du bien.

Les Contes à passer le temps

Textes : Fabien Cloutier, Chantal Dupuis, Sophie Grenier-Héroux, Maxime Robin, Dominique Sacy et Sophie Thibeault. Mise en scène : Maxime Robin, en collaboration avec Sophie Thibeault. Conception sonore : Frédéric Brunet. Avec Ariane Bellavance-Fafard, Frédéric Brunet, Marie Gignac, Pierre-Olivier Grondin, Éric Leblanc et Sophie Thibeault. Une production de La Vierge folle, en collaboration avec la Ville de Québec, le Théâtre Premier Acte et le Centre de valorisation du patrimoine vivant, présentée dans les voûtes de la Maison Chevalier jusqu’au 30 décembre 2022.