Critiques

La Mélodie du bonheur : Chansons cultes sur fond d’aquarelle

© Eric Myre

Ce classique de la comédie musicale a tout d’une œuvre destinée à faire sourire (pour le pas lui attribuer franchement l’étiquette « feel-good ») : un amoureux et une amoureuse que tout oppose d’emblée, l’une (religieuse novice éprise de musique et de nature) faisant fondre la glace qui recouvre le cœur de l’autre (aristocrate pétrifié par le deuil de son épouse), une bande d’enfants d’abord rébarbatifs qui tombent sous le charme de leur nouvelle gouvernante (ladite religieuse momentanément défroquée), une menace (le nazisme) à laquelle héros et héroïnes arrivent à se soustraire et, surtout, des chansons si connues qu’elles font incontestablement partie de la culture populaire. Ce sont d’ailleurs les numéros musicaux qui séduisent le plus dans cette mouture attendue de La Mélodie du bonheur, mise en scène par Grégory Charles.

Sans surprise, mais pour notre plus grand ravissement, la direction musicale de l’ancien chef des Petits Chanteurs de Laval s’avère sans faille. Les voix se déploient dans une harmonie envoûtante ou en des solos convaincants. Celle de Klara Martel-Laroche se révèle particulièrement délectable. La Maria qu’elle propose, par ailleurs, s’inscrit dans la douceur et la placidité plutôt que d’être la « tornade » ou le « feu follet » que décrit la chanson qui porte pourtant son nom.

Il s’agit là d’un choix singulier de la part du metteur en scène, dont la direction d’acteurs n’égale malheureusement pas la direction musicale. Cela se concrétise par des interprétations à la justesse inégale (parmi lesquelles brille néanmoins celle d’Éric Thériault en producteur arriviste), par des gestes qui s’étirent indûment, par la rigidité initiale du capitaine Von Trapp d’Éric Paulhus, qui pourrait presque passer, tant elle est véhémente, pour de la hargne. Cet excès de zèle, jouxté à la tiédeur de sa vis-à-vis féminine, rend peu engageante, voire plus ou moins crédible l’évolution du duo vers la félicité conjugale. La scène du mariage s’en trouve notablement peu émouvante.

Eric Myre

Sus au réalisme !

L’approche scénographique concourt sans doute à la distanciation du public face à ce qui se déroule sur scène. Plutôt que des décors naturalistes, on a opté non seulement pour des projections, mais pour des images que nous situerons entre l’aquarelle et l’impressionnisme. Les montagnes se parent ainsi, par moments, de rose et de mauve, les colonnes de la terrasse du château des Von Trapp, d’orangé et de fuchsia. Dans certaines scènes, on voit, en outre, des oiseaux ou des papillons en dessins animés – un ajout fort discutable – traverser le paysage. Le fait que les musicien·nes, juché·es sur un second étage, de part et d’autre de la scène, soient visibles participe aussi de ce parti pris stylistique de distanciation, faisant fi du réalisme.

Quoi qu’il en soit, il y a une scène où la formule est particulièrement heureuse, soit celle de la fête organisée pour la baronne Schroeder, femme froide et superficielle qui convoite le prospère veuf, où les panneaux recevant les projections représentant la salle de bal sont complétés par de véritables rideaux en voilage et où l’orchestre trouve tout naturellement sa place. S’y tient un superbe numéro de valse interprété par les danseur et danseuse Dimitrina Vassileva et Simeon Vassilev. Y virevoltent les robes splendides créées par Marie-Chantale Vaillancourt. D’ailleurs, tous les costumes qu’elle a conçus pour les membres de la fratrie Von Trapp, toujours assortis par leurs couleurs et leur style, mais adaptés à l’âge de chacun·e, rappellent l’époque à laquelle se déroule l’histoire (la fin des années 1930), tout en évitant de verser dans la tenue folklorique autrichienne. Un bien joli travail.

On pourra certes saluer l’audace de cette production, qui affiche des choix artistiques non traditionnels. Sont-ils tous heureux ? La question mérite certainement d’être posée. Reste que les chansons, magnifiquement interprétées, ravissent. Elles font indéniablement honneur au titre du spectacle puisque la bonhomie candide dont elles sont empreintes fait qu’elles sont toutes reçues comme des mélodies du bonheur.

La Mélodie du bonheur

Scénario : Howard Lindsay et Russel Crouse. Paroles : Oscar Hammerstein II. Musique : Richard Rodgers. Mise en scène : Grégory Charles. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Direction musicale : Jacob Roberge. Chorégraphies : Edith Collon Marcoux. Assistance aux chorégraphies : Eric Olivier. Scénographie : Patricia Ruel. Costumes : Marie-Chantale Vaillancourt. Assistance aux costumes : Carole Castonguay. Éclairages : Lüz Studio (Mathieu Larivée et Davis Lavallée). Projections : Lüz Studio (Mathieu Larivée, Davis Lavallée, Laurence Payette et Joanna Czadowska). Maquillages : Justine Denoncourt-Bélanger. Coiffures : Stéphane Scotto Di Cesare. Production : Guylane Lalonde. Avec Klara Martel-Laroche, Éric Paulhus, Éveline Gélinas, Monique Pagé, Éric Thériault, Audrey Louise Beauséjour, Simon Dufresne, Patrice Côté, Marc-Antoine Gauthier, Dominic Lorange, Mathilde Duval-Laplante, Ève Dessureault, Maude Cyr Deschênes, Camille Cormier Morasse, Michelle Fontaine, Charlotte Vigneault, Ellen Wieser, Frédérique Labelle, Amélie Baland Capdet, Mathieu-Philippe Perras, Emerik Ivanov et, en alternance, Charles Brabant Rochette, Louis Cloutier, François Hébert Iwamoto, Anaïs Gonzalez, Anne Guénette, Jeanne Livernoche, Léopold Lafontaine, Ludovic Lachapelle, Anthony Ormsby, William Bernier, Alice Geoffroy, Rosemay Lefebvre, Dalie Thomet, Célesté Matallana, Lou Gosselin, Hélène Plourde et Mylinh Roy; (danse) Dimitrina Vassileva et Simeon Vassilev; (musique) Marjorie Bourque, Gabrielle Richard, Marilou Lepage, Agnès Langlois, Sébastien Talbot,Richard Beaudet, Serge Arsenault, Rémi Cormier et Dominic Cloutier. Une production du Consortium Production Mélodie inc., présentée au Théâtre St-Denis jusqu’au 14 janvier 2023.