Critiques

Gaz Bar Blues : Pièce d’anthologie

© Danny Taillon

Au centre de la grande scène du Théâtre Jean-Duceppe, un petit îlot surélevé et surplombé de l’enseigne lumineuse Gaz Bar domine l’espace, flanqué, à sa droite, d’une table de cuisine et, à sa gauche, d’un énorme congélateur. Et tout autour, des pièces de voitures et des instruments de musique complètent un décor suranné et encombré, au cœur duquel, des acteurs et une actrice déambulent et discutent, alors que le public prend place. On se croirait presque sur un plateau de tournage. Est-ce là un clin d’œil au 20e anniversaire de la sortie du film Gaz Bar Blues de Louis Bélanger, dont on présente maintenant la version théâtrale ?

Qu’importe si cette impression est fondée ou non, les images de l’œuvre cinématographique sont tellement ancrées dans notre mémoire collective qu’il est difficile de s’en départir. Et la première scène du spectacle fait tout pour nous le rappeler alors qu’on assiste, tel un saut en avant, en langage filmique, au vol à main armée, scandé par un solo de batterie retentissant. L’image saisissante évanouie, les interprètes, hormis Martin Drainville, enchaînent avec une introduction musicale qui donne le ton à la représentation. C’est entendu : le blues de Mathieu Désy fait partie intégrante de la mise en scène d’Édith Patenaude. Ainsi, chaque scène est ponctuée musicalement, tandis que les comédien·nes se chargent des effets sonores et nous offrent de nombreuses envolées rythmées.

Danny Taillon

« Le Boss »

Les solos de guitare et d’harmonica soutiennent habilement la langueur qui se dégage de ce récit où François Brochu, veuf, père de trois jeunes adultes et atteint de la maladie de Parkinson, tente de maintenir à flot son poste à essence de Limoilou, qui est menacé par l’arrivée des stations libre-service. Ses enfants rêvent d’une autre vie que de celle de pompiste. Autre temps, autres mœurs, nous sommes en 1989. Le monde change, se mondialise, c’est la chute du mur de Berlin. Ces bouleversements affectent le moral du « Boss ». Homme de peu de mots, il essaie, à sa façon, de communiquer les valeurs profondes qui l’animent à sa progéniture, mais aussi à la faune variée qui entoure son commerce et même à ses clients.

Martin Drainville incarne le personnage central avec toute la sensibilité que requiert ce rôle d’un homme meurtri par la vie. Son jeu, tout en retenue, tranche avec les compositions souvent très drôles auxquelles il nous a habitué·es, surtout au théâtre. Sa démarche et sa gestuelle, visiblement affectées par la maladie qui l’afflige, complètent le portrait d’un individu qui perd lentement ses repères.

Ceux et celle qui l’entourent défendent généralement assez bien leur rôle même si, parfois, quelques performances frôlent la caricature. Pour certain·es, la transition de musicien·ne à comédien·ne ne se fait pas toujours de façon très subtile. De même, les trop fréquentes prestations musicales, les pivotements répétitifs de l’îlot faisant figure de station-service, ainsi que les nombreuses projections des photos berlinoises alourdissent le rythme d’un spectacle qui mériterait d’être resserré.

Toutefois, l’émotion, l’énergie et la nostalgie qui émanent de cette version théâtrale de Gaz Bar Blues prouvent sans l’ombre d’un doute que cette œuvre tient bien la route et qu’elle est encore très loin de la voie de garage.

Danny Taillon

Gaz Bar Blues

Texte : Louis Bélanger. Adaptation théâtrale : David Laurin. Mise en scène : Édith Patenaude. Assistance à la mise en scène : Chloé Ekker. Scénographie : Patrice Charbonneau-Brunelle. Costumes : Julie Lévesque. Éclairages : Jean-François Labbé. Musique : Mathieu Désy. Accessoires : Josée Bergeron-Proulx. Avec Bertrand Alain, Myriam Amrouche, Claude Despins, Martin Drainville, Francis La Haye, Frédéric Lemay, Hubert Lemire, Steven Lee Potvin et Jean-François Poulin. Une coproduction du Théâtre Jean-Duceppe et de La Bordée, présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 18 février 2023.