Critiques

Si vous voulez de la lumière : La grandeur d’un classique

© Nicolas Descoteaux

Ils sont une douzaine d’auteurs et d’autrices à revisiter le Faust de Goethe en adoptant chacun·e un épisode de la tragédie classique. Du Québec à Madagascar, en passant par la France, le Luxembourg, le Liban, la Belgique, le Bénin et Haïti, une diversité de voix, tant dans les textes que sur scène rassemblée par le grand maître d’œuvre Florent Siaud pour le bonheur de nos yeux et de nos oreilles.

La pièce débute devant le rideau, un grand rideau blanc, nous rappelant les théâtres au temps où nous avions un lever de rideau. Ce qui se présente comme l’avertissement habituel au public fait par une des placières du Prospero, « Bonsoir, mon nom est Chantal », est un prologue rappelant le « Prélude sur le théâtre » de Goethe. Le jeu nuancé et drôle de Dominique Quesnel rend à merveille cette présentation surréaliste dont la seule référence au grand dramaturge allemand est cette réplique : « Pourquoi allons-nous au théâtre ? » qui provoque des rires, mais dont la réponse : « Sinon pour faire le pacte de transformer quelque chose dans notre vision de nous-mêmes ou du monde ? » est très juste.

Puis la scène s’ouvre sur un décor immaculé d’une légèreté immatérielle, constitué d’immenses pendrillons d’une blancheur diaphane et de toiles servant d’écrans aux multiples projections qui se feront sur toutes les parties du décor. Une belle symbiose entre le scénographe Romain Fabre et le concepteur vidéo Éric Maniengui.

L’action se déroule aujourd’hui. Faust est docteur, précisément oncologue, dont la mission est d’administrer le bon traitement aux patient·es atteint de cancer. Il ressent une attirance particulière pour l’une d’elle, Margot, une botaniste intelligente sur le point de terminer la rédaction d’un essai, dont la passion sera attisée par Méphisto, rencontré à l’opéra.  Son acharnement thérapeutique mènera au décès de celle-ci et à la radiation du médecin qui cherchera à pousser son enquête auprès de l’entreprise californienne qui lui a fourni les cellules à l’avant-garde de la technologie. Il s’embarque donc pour la Silicon Valley avec Méphisto, le nouvel ami à l’identité multiple et ambigüe, afin de trouver la vérité dans les laboratoires de Cosmos Health devenue Cosmos Happiness entre temps, la compagnie à la fine pointe de technologies relatives à la génétique jugeant plus significatif (ou lucratif) de pousser la recherche sur le bonheur plutôt que sur la santé physique des humains. Sur fond de feux de forêts dévastateurs, Faust y retrouvera la version numérisée de Margot, recréée grâce à quelques échantillons vidéos extraits de son téléphone cellulaire. Cela rappelle étrangement le Manuel de la vie sauvage de Jean-Philippe Baril Guérard dont les robots conversationnels permettaient de dialoguer avec des défunts. Margot se transformera en fleur et prendra le nom de Sylvia (qui veut dire forêt) avant de s’évaporer complètement. Dans la troisième partie, Faust se jette corps et âme dans un projet d’aide humanitaire afin de sauver tout un peuple de la montée des eaux. Son « bon ami » Méphisto ne manquera pas de mettre des obstacles sur sa route pour le mener, petit à petit à sa perte et enfin cueillir son âme.

© Nicolas Descoteaux

De multiples voix aux résonnances poétiques

Le metteur en scène Florent Siaud a réussi à donner une dimension classique à cette courtepointe de texte grâce à une unité de jeu, mais également un texte fort, certes offrant une diversité de ton, mais comme on le souligne dans le programme, « en procédant par ″pollinisation″, leurs textes se répondent et s’influencent ». La poésie inhérente à certains passages cohabite parfaitement avec le prosaïsme qui se retrouve ailleurs.

Ils sont six interprètes seulement à porter l’ensemble de l’œuvre. Tout d’abord, Francis Ducharme est immense dans le rôle de Faust. Son jeu distancié et presque robotique des premiers épisodes donne une dimension mystérieuse à son personnage, un souffle épique qui rejoint la grandeur des classiques. Son jeu non réaliste, toujours ancré, prendra toute son ampleur au fil des trois actes, démontrant la grandeur de son talent. Sophie Cadieux, qui fut grandiose dans 4.48 Psychose de Sarah Kane montée par Siaud, nous offre un morceau d’anthologie avec sa sublime tirade poétique à la fin de la première partie. La révélation de ce spectacle reste l’acteur français Yacine Sif El Islam en Méphisto. Il est à la fois séducteur, manipulateur, pervers et profondément humain. Il excelle dans ce rôle hors dimension. Dominique Quesnel, pour sa part, incarne une variété de personnages avec toujours une grande justesse.

Un spectacle sur la mort, sur fond de changements climatiques menaçant de mettre fin à l’humanité avec des performances d’acteurs et d’actrices exceptionnel·les. Siaud et toute son équipe se sont montrés diablement à la hauteur pour s’attaquer à ce grand classique du théâtre romantique.

© Nicolas Descoteaux

Si vous voulez de la lumière

Texte : Marine Bachelot Nguyen, Alexandra Bourse, Céline Delbecq, Rébecca Déraspe, Ian De Toffoli, Sèdjro Giovanni Houansou, Émilie Monnet, Hala Moughanie, Pauline Peyrade, Guillaume Poix, Jean-Luc Raharimanana, Guy Régis Jr, Florent Siaud. Mise en scène, dramaturgie et conception artistique : Florent Siaud. Musiciennes live et collaboratrices artistiques : Cyrielle Ndjiki Nya, Kaoli Ono. Lumières : Nicolas Descoteaux. Scénographie : Romain Fabre. Costumes : Sarah Balleux. Conception sonore : Julien Eclancher. Conception vidéo : Éric Maniengui. Maquillages et coiffures : Justine Denoncourt. Avec Jasmine Bouziani, Sophie Cadieux, Francis Ducharme, Dominique Quesnel, Yacine Sif El Islam, Madani Tall. Une production signée Les songes turbulents, présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 11 mars 2023.