Critiques

Chokola : Regard dévorant sur corps écorché

© Suzane O’Neill

Première pièce de Phara Thibault, Chokola s’est méritée en 2020 le premier prix du concours de l’Égrégore, concours intercollégial d’écriture dramatique. Reposant sur une équipe presque entièrement féminine, le spectacle présente ce monologue autobiographique créé dans la foulée du mouvement Black Lives Matter.

Jeune fille noire élevée dans un « village miniature » québécois, sans contact avec des personnes qui lui ressemblent, Phara Thibault peint une chronique du racisme ordinaire. Par les regards, les gestes et les mots des gens qui l’entourent, allant de la plus touchante bienveillance aux insultes les plus vicieuses, il s’immisce dans les liens familiaux et dans les moindres rapports quotidiens, en catimini ou avec ses gros sabots.

Dans le décor pastel d’une chambre de jeune fille, Phara parle à Dieu, à sa mère biologique, à ses nombreuses mères possibles, au soleil, à la terre qui l’a vue naître. Elle leur adresse questions, prières, supplications, exhortations en un monologue construit autour de deux questions principales : « Tu viens d’où? » et « Je me construis comment? »

© Suzane O’Neill

La première, interrogation sous forme de micro-agressions constantes et à laquelle elle ne parvient pas à répondre, se fait intégrer dans sa propre construction, ce qui rend la deuxième d’autant plus pertinente : comment se constituer en sujet dans un monde qui ne lui renvoie jamais sa propre image? Comme la Pecola de Toni Morrison, Phara prie tous les soirs pour devenir la petite fille à la belle peau blanche et à « l’Œil le plus bleu » qu’elle est certaine d’être à l’intérieur.

Les thèmes se développent au rythme des questions souvent oiseuses d’une « psy » blanche et blonde (Lise Martin) qui représente, par ses réactions naïves et décontenancées, le gros bon sens et le bon vouloir peu délicat d’une société en réalité bien éloignée des enjeux propres aux personnes issues de la diversité. Évoquant l’absence de corps comme le sien dans les émissions de télévision, les manuels scolaires, les jeux, les poupées, l’autrice et comédienne fait état d’une plaie à vif qui la couvre entièrement, excoriée depuis son enfance par le regard d’autrui sur sa différence, la maladresse de ses proches et, plus littéralement, par le frottement qu’elle exerce elle-même, enfant, sur son épiderme afin de révéler sa « vraie peau blanche ».

Elle espère ainsi gratter le « chokola » (graphie créole) dans lequel, selon sa mère adoptive, elle est tombée quand elle était petite, faisant de sa couleur de peau un accident. On comprend également qu’elle est à la recherche d’une part cruciale d’elle-même qu’elle ne croit atteindre qu’en retrouvant sa mère biologique. En attendant, elle aura passé ses jeunes années à tout faire pour se fondre dans la masse, pour devenir invisible – en pure perte sous ces regards qui ne la laissent jamais être soi.

Trajectoires du corps objectifié

Dans la mise en scène de Marie-Ève Milot, le personnage de Phara occupe tout l’espace de la scène, du lit de sa chambre d’enfant jusqu’au pupitre d’école rurale qui fait également office de table d’ordinateur d’où elle mène ses recherches sur Internet. Animée d’un constant mouvement nerveux, elle va et vient à l’instar des idées qui se bousculent dans son esprit tandis que sa complice, Lise Martin, a tendance à raser les murs lorsqu’elles ne dialoguent pas. Une fenêtre centrale fait office d’écran sur lequel sont projetées des bribes de l’imaginaire de la jeune fille et qui ancrent sa pensée, tantôt dans la fébrilité sur fond de paysage haïtien secoué de grand vent, tantôt dans la stupeur immobile d’un paysage bucolique enneigé. L’éclairage rythme les scènes, rend la chaleur diffuse d’un coucher de soleil caribéen ou la froideur d’un néon institutionnel.

L’épilogue, dans lequel Phara reçoit enfin une réponse à la question qui la taraude, est à la fois satisfaisant et décevant. Bien sûr, on se réjouit que la comédienne, qui en moins de deux heures a rapidement conquis son public, puisse enfin mettre un baume sur ses souffrances. Mais la scène précédente, qu’on pourrait penser, l’espace d’un instant, être la conclusion de la pièce, finit sur une note d’espoir qui nous donne à croire que la jeune femme est parvenue à une forme de sérénité et que sa présence ici, devant nous, fait partie de son parcours du combattant. Or cette guérison intrinsèque qui nous montrait qu’elle parvenait, au prix d’une bravoure opiniâtre, à investir enfin sa subjectivité propre, se voit éclipsée par une fin certes heureuse, mais somme toute banale dans le cadre d’une œuvre dramatique.

Il est certain que de jouer un monologue autobiographique constitue une proposition ambitieuse, surtout pour une si jeune comédienne. Mais la puissance indéniable de son jeu et de sa présence scénique ainsi que la portée évocatrice de son propos sont encore renforcées par la pertinence du sujet d’actualité qu’est l’adoption internationale. Par ce texte, Phara Thibault emboîte le pas à des artistes comme la cinéaste Amandine Gay ou l’autrice-compositrice et interprète Sarahmée qui inscrivent leur déchirure singulière à même la quête identitaire qui sous-tend leur œuvre.

© Suzane O’Neill

Chokola

Texte : Phara Thibault. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Assistance à la mise en scène : Erika Maheu-Chapman. Décor : Geneviève Lizotte. Costumes : Cynthia St-Gelais. Éclairages : Paul Chambers. Musique : Mykalle Bielinski. Mouvement : Alexandra « Spicey » Landé. Vidéo : Miryam Charles. Avec Phara Thibault et Lise Martin. Une production de La Manufacture, présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 14 avril 2023.