Critiques

OFFTA : Se dévoiler, se définir et s’affirmer

© Nicolas Biaux

Performance, engagement, pluralité des points de vue, technologie. Tenu pour la première fois au théâtre Denise-Pelletier, le OFFTA offrait cette année des propositions diverses et expérimentales, dont plusieurs en programme double, ainsi que des ateliers, des rencontres et des laboratoires. Quelques représentations peuvent encore être vues aujourd’hui jusqu’à 19 h, dont Liminal (Metamorphosis_02) et Dulce.

Liminal (Metamorphosis_02)

Prenant racine dans la danse hip-hop et dans les nouvelles technologies, Liminal est une deuxième étape pour Frédérique Dumas, dite PAX. L’installation, que l’on peut visiter pendant une vingtaine de minutes, fédère des œuvres appartenant à différents médias, formant un tout autour de l’artiste elle-même.

Dans la salle Fred-Barry, transformée pour l’occasion en cocon crépitant, le public est invité à se pencher, à tendre l’oreille, à scruter l’ombre et à appréhender un monde étrange, proche de la science-fiction. S’y mêlent photo et vidéo (certaines étant créées à l’aide d’une intelligence artificielle), animations 3D, environnement sonore au laser, livre, babillard d’imprimés et un support à vêtements sur lequel sont accrochés des morceaux de peau synthétique – tout cela dans une ambiance sonore déconcertante et riche. Chaque œuvre est accompagnée d’un texte descriptif (plus ou moins facile à lire en fonction de l’éclairage très tamisé).

La performeuse est elle-même présente dans son univers. En symbiose avec le DJ, elle enchaîne des mouvements robotiques et proches du corps. Explorant la verticalité dans un espace réduit, presque sans déplacement, elle se recroqueville sur elle-même ou cherche son équilibre, comme encore engoncée dans un carcan invisible.

Si le titre renvoie à la métamorphose, on se situe plutôt dans la chrysalide. L’art occupe l’ensemble de l’espace, parfois à des endroits inusités. On assiste très clairement au processus de création de l’artiste qui se dévoile dans sa vulnérabilité et sa complexité, couche par couche, dans une réflexion fort intéressante, très cérébrale.

L’environnement, à la fois électronique par ses matériaux et organique par sa composition, gagnerait à être disponible plus longtemps aux spectateurs et spectatrices. On a hâte de voir où les expérimentations de PAX nous mèneront dans les prochains chapitres.

© Nicolas Biaux

Liminal (Metamorphosis_02)

Direction technique et performance : Frédérique PAX Dumas. Conception vidéo : Ja James Britton Johnson et Jai Nitai. Art digital et intelligence artificielle : Marta Perez. Animation 3D : Alexandre Lucenet. Conception sonore : Lunice Fermin Pierre. Consultation artistique : Alexandra Lande. Un production de LA SERRE – arts vivants présentée au théâtre Denise-Pelletier en programme double avec Dulce, dans le cadre du OFFTA, jusqu’au 4 juin 2023.

Dulce

© Nicolas Biaux

Suit une pièce de danse contemporaine inspirée de la culture ballroom. Un homme, G-Mako, dispose d’abord des cloches et des carillons de différentes dimensions aux quatre coins de la salle, ainsi qu’un clavier et des fils, délimitant l’espace de jeu, avant de s’asseoir devant son ordinateur portable pour veiller sur la musique et la projection vidéo (la lune en gros plan, puis, plus tard, le soleil en gros plan). Puis, Chivengi apparaît, vêtue de blanc, aux cheveux longs et tressés, couchée de côté.

Celle-ci sera bientôt éclipsée par l’entrée étonnante de Brian Mendez, habillé d’un jockstrap et de jambières en cuir, culminant sur des chaussures à talons aiguilles et à semelles compensées. Tirant derrière lui, à l’aide de cordes, la petite scène circulaire au centre de laquelle se dresse le poteau de danse, il fait jouer ses muscles qui accentuent l’effort qu’il déploie, tout en déconstruisant les codes de la masculinité et de la féminité.

Après avoir effectué quelques mouvements en équilibre sur la barre verticale, il est rejoint par Jontae McCrory, vêtu du même costume. Leurs ressemblances dans l’habillement et dans la musculature soulignent par ailleurs des corps différents. L’un est voluptueux, expansif, tout en courbes ; l’autre est strict, grand, sec. Une diversité qu’ils mettent à profit dans leurs gestes et leur expression.

Après s’être dévêtus, les deux hommes se soutiennent, se combattent, se désirent, dans un duo impudique et hypnotisant qui oscille entre lascivité et confrontation. Cette partie de la performance, la plus structurée – et de loin la plus mémorable, laisse finalement la place à Chivengi que l’on apercevait çà et là, manipulant des petites cloches de manière désinvolte.

Devenue le centre de l’attention, celle-ci s’arme d’un ordinateur et, couchée au milieu de l’espace, échantillonnera de nombreux sons issus de carillons, de la trame musicale principale, et de son propre souffle. Manipulant ainsi l’environnement, elle s’approprie l’espace et crée une harmonie entre les différents éléments hétéroclites à la vue du public.

La fin, en forme d’affirmation de soi et de libération, laisse sur une note plus réflexive. Si le propos demeure flou, reste que ce spectacle, exprimant tout à la fois sensualité, force, adresse et délicatesse, porte à la méditation sur la sexualité, le genre et l’ensemble des codes de la culture majoritaire, blanche et patriarcale. Une pièce prometteuse par des artistes à connaître.

Dulce

Codirection et performance : Jontae McCrory et Brian Mendez. Conception sonore et performance : Chivengi. Assistance à la conception sonore et performance : G-Mako. Une production de LA SERRE – arts vivants présentée au théâtre Denise-Pelletier en programme double avec Liminal (Metamorphosis_02), dans le cadre du OFFTA, jusqu’au 4 juin 2023.

Philippe Mangerel

À propos de

Membre du comité de rédaction de JEU depuis 2019 et vice-président de l’Association québécoise des critiques de théâtre depuis 2021, Philippe Mangerel est un artiste pluridisciplinaire dont les instruments privilégiés sont l’écriture et le corps, le théâtre et la danse. Intéressé par l’hybridité des formes, l’avant-garde et les questions touchant à l’identité, au pouvoir et à la sexualité, il adapte et met en scène Hamlet-machine de Müller (Paris, 2005), écrit et interprète L’Archange (Montréal, 2010) et danse pour différents projets.