Entrevues

Cinq questions à Julie Tamiko Manning, dramaturge et comédienne

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Présentée au Centre Segal et mise en scène par Yvette Nolan, la pièce Mizushobai de Julie Tamiko Manning traite de la vie d’une femme d’affaires clandestine d’origine japonaise en Colombie-Britannique dans les années 30. D’abord mariée par correspondance, Kiyoko Tanaka-Goto a tenu une maison close et dirigé plusieurs entreprises, luttant toute sa vie contre les préjugés et le racisme pour assurer son autonomie.

1– L’histoire vraie de cette femme d’affaires semble très intéressante. Vous en avez commencé l’écriture il y a quelques années, mais comment la pièce a finalement pris forme ?

J’ai fait beaucoup de recherches au début afin de ne pas trahir les faits. J’ai essayé de trouver des survivants de cette époque sans succès, ce qui m’a paralysé pendant quelque temps, car je craignais de ne pas avoir assez de matériel. Après tout, il s’agit de la vie d’un personnage historique. J’ai travaillé à partir d’une entrevue de Kiyoko réalisée en 1972 par Maya Koizumi et échangé énormément avec des Canadiens de la communauté japonaise avant de cesser les recherches. J’ai entrepris l’écriture sous la forme de poèmes portés par cinq personnages : Kiyoko, mariée par correspondance, Mamam K, la propriétaire d’un bordel, Kiyo, l’ennemie étrangère, Okiyo San, l’aïeule et Ki, le fantôme. Ces personnages représentent la terre, l’eau, le feu, le vent et le vide. Chaque femme raconte son histoire dont sont témoin les autres sur scène. L’entrevue avec Kiyoko était intéressante parce qu’elle se contredisait souvent et c’est ce que j’ai exploré dans le récit. Pourquoi nos souvenirs changent-ils après plusieurs années ? Est-ce une question de survie ou le besoin d’effacer certaines parties de notre vie ? Serait-ce le souhait de ne garder que le bon pour laisser aux autres une image plus positive de soi ?

2– Cela laisse entrevoir la théâtralité de la pièce. Il y a du drame, de la comédie, peut-être même un peu de burlesque dans l’histoire de Kiyoko, non ?

Oui, il y a du drame et de la comédie. Les personnages ne sombrent cependant pas dans la tragédie. Kiyoko a vécu sa vie en ne se justifiant jamais puisqu’il s’agissait d’une question de survie pour elle. Il y a eu des moments tragiques, mais je crois que cela ne l’a jamais arrêtée. On aurait pu aussi toucher au burlesque de certaines situations, mais comme mon écriture est poétique, on ne se rend pas là. Les comédiennes sont extraordinaires en glissant constamment du drame à la comédie.

3– Il y avait use manchette dans les journaux de l’époque qui disait  : Les Orientaux sont un problème. Comment les thèmes du sexisme et du racisme sont-ils abordés dans la pièce ?

Ils sont présents tout au long du récit. Je ne crois pas que j’aurais écrit cette pièce si ça n’avait pas été le cas pour Kiyoko. Dans le fond, la pièce provient de la colère que j’éprouve au sujet de la fétichisation des femmes asiatiques. Je voulais dépasser les clichés habituels sur les « madames » de bordel, les geishas et la supposée soumission et le silence des femmes japonaises. Je voulais sortir ce « narratif » des mains des hommes et le replacer dans la parole de femmes japonaises. Bref, il y a beaucoup de colère enfouie dans l’humour et la poésie du texte. Je voulais aussi montrer que Kiyoko était une personne en trois dimensions, bien plus qu’une manchette en tout cas, même si imparfaite. C’était aussi une femme puissante et intelligente. Il existe encore aujourd’hui une image toxique des femmes asiatiques que je ne comprends pas. Les gens aiment les voir en tant que fétiches. Je voulais détruire ce stéréotype raciste pour présenter ma propre version.

4– L’histoire avance malheureusement très lentement. On a vu durant la pandémie que le racisme pouvait encore faire des dommages auprès de la communauté asiatique au Canada. Êtes-vous optimiste ou pessimiste quant à l’avenir ?

Je crois que ce danger persistera tant que les préjugés de la majorité vont continuer de fabriquer de petites cases pour y enfermer les communautés minoritaires ou marginalisées. C’est là que l’art peut s’avérer utile lorsque nous montons sur scène pour rendre accessibles nos propres histoires aux yeux de gens qui les ignoraient. On crée ainsi des liens en effaçant les préjugés existants et en invitant les autres à comprendre ce que nous avons vécu. La plupart du temps, nous nous ressemblons beaucoup plus que ce que nous croyons. Le théâtre peut faciliter les choses en créant des rencontres entre nos cultures.

5– Il s’agit de votre troisième pièce. Continuerez-vous d’écrire ou c’est le jeu qui vous occupera dans les prochaines années ?

À cette étape de ma carrière, je veux continuer d’explorer d’autres aspects du théâtre et de l’écriture. J’aime écrire et je vais continuer, mais je suis davantage connue comme comédienne que dramaturge. Cela me laisse suffisamment de liberté. J’ai commencé à écrire parce que je sentais que mon histoire et celle de la communauté canado-japonaise n’étaient pas représentées sur scène. Personne ne parlait de ce que l’on ressent quand on a des origines mixtes. Il y a beaucoup de gens comme moi qui n’ont accès à aucune histoire nous ressemblant. Je m’intéresse aussi à la mise en scène. Ce pourrait être un beau nouveau défi, mais je vais continuer de jouer aussi longtemps que des textes intéressants me seront présentés. Je vais être du prochain spectacle de la troupe Scapegoat Carnivale, Ricki, au Centaur en février 2024 et aussi dans la pièce d’Erin Shields Thy Womens’ Weeds au même endroit en avril.