Entrevues

Cinq questions à Véronique Côté, autrice, comédienne et metteuse en scène

© Stéphane Bourgeois

La pièce N’essuie jamais de larmes sans gants — adapté du roman éponyme de Jonas Gardell par Véronique Côté — a connu le succès au printemps dernier à Québec. Ce spectacle de plus de trois heures, mis en scène par Alexandre Fecteau, traite de la pandémie du sida dans les années 1980 en Suède.

Aviez-vous lu le roman à sa sortie et comment vous est-il arrivé dans les mains pour l’adapter ?

Oui ! J’avais lu le livre à sa sortie, et j’avais été renversée. J’ai même pleuré en le lisant, ce qui survient tout de même rarement. J’ai me suis dit: « ce roman est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine mondiale. C’est une histoire très importante — il faut que tout le monde la lise. » Tellement que j’en avais parlé à plein de gens, dont Anne-Marie Olivier, qui a donc naturellement pensé à moi pour l’adaptation quand Alexandre Fecteau est arrivé avec le projet de porter l’œuvre à la scène. J’ai accepté avec joie et un peu d’appréhension, j’avoue !

© Stéphane Bourgeois

Près de 600 pages, Prix des libraires d’ici, il a fait l’objet d’une minisérie en Suède, ce livre en impose, est-ce que ça change quelque chose pour le travail de le savoir si populaire ?

Je n’ai pas pensé à la popularité du roman pendant que je l’adaptais : je voulais surtout à lui être fidèle, à lui rendre justice, à mettre à son service tous les outils de mon médium, le théâtre. J’ai voulu être à sa hauteur. Et ensuite, quand l’adaptation a été terminée, oui, tout de même, j’ai pensé aux lecteurs. J’ai espéré que ceux et celles qui avaient lu et aimé le livre (et je sais que c’est une œuvre marquante pour plusieurs d’entre eux) ne seraient pas déçus. Je crois que nous avons remporté ce pari.

Comment avez-vous procédé, quels choix ont dû être faits ?

J’ai travaillé à partir des scènes incontournables. Je les ai adaptées d’abord. Ensuite, autour de ces morceaux structurants, j’ai rajouté les éléments qui manquaient à la compréhension de l’histoire. J’ai soigné la narration, cette voix qu’on entend dans le livre me semblait essentielle, j’ai cherché comment la faire exister sur scène. J’ai aussi fait le choix de restituer l’ordre chronologique, alors que dans le livre, toutes les époques sont télescopées (ce qui crée un vertige littéraire chavirant). J’ai sacrifié cette virtuosité au profit de plus de clarté dramaturgique. Et finalement, dans le roman, il y a un procédé qui est vraiment bouleversant : on a accès à l’enfance et à la famille de tous les membres du groupe d’amis. J’ai dû y renoncer, et resserrer autour des deux protagonistes principaux.

© Stéphane Bourgeois

En lisant notre critique de JEU sur la création à Québec, on pourrait penser que vous avez été présente lors des répétitions ?

Nous avons travaillé le texte en laboratoire, en le testant au fur et à mesure avec les acteurs, sur plusieurs années. Ce qui constitue les meilleures conditions pour créer. Et ensuite, oui, nous avons peaufiné le texte en répétition jusqu’au tout dernier moment, en le moulant aux besoins de la mise en scène et à certaines inspirations des interprètes.

Peut-on voir des liens entre cette histoire, les années 80 et le VIH, d’une part, et notre actualité pandémique, d’autre part ?

Bien sûr, il y a sans doute des parallèles à faire entre les deux pandémies ; entre autres, le traitement qu’on réserve aux minorités vulnérables dans des situations de crise (dans le cas du VIH-sida, la communauté homosexuelle, dans le cas de la COVID-19, les personnes âgées). Mais parce que la communauté gaie était déjà ostracisée avant même l’arrivée du virus, ça demeure sans commune mesure. Pour moi, l’intérêt de cette histoire est beaucoup vaste, beaucoup plus profond. Le roman comme la pièce nous permettent de revenir sur un épisode de notre histoire pour regarder en face ce qui s’y est joué. Tel que le dit Holger, un personnage du spectacle : « C’est une honte que les choses se soient passées comme ça. C’est vraiment une honte. » Le théâtre sert aussi à ça : revisiter nos hontes collectives. Et tenter de faire quelque chose de sacré avec nos échecs et nos deuils.

© Stéphane Bourgeois

N’essuie jamais de larmes sans gants est présentée chez Duceppe du 6 au 17 décembre 2023. Une rencontre en français et en anglais avec l’auteur du roman, Jonas Gardell, aura lieu le 15 décembre à 17 h.