Dernier numéro JEU 189 ∙ Médiation théâtrale

Sur les traces d’une grande défricheuse

© Julie Artacho

Peu de gens, hors du milieu théâtral, connaissent la pionnière que nous célébrons ici – et encore faut-il avoir vécu quelques décennies pour avoir été témoin de son parcours. De la salle à la scène, Monique Rioux a marqué plusieurs générations et, toujours active, maintient son engagement envers une discipline qu’elle a pratiquement inventée.

Bien qu’amorcés dans les années 1960, le travail et les recherches de Monique Rioux se sont déployés au début des années 1970 avec la fondation du Théâtre de la Marmaille (aujourd’hui les Deux Mondes), ses enseignements à l’UQAM et la sortie de son livre L’Enfant et l’expression dramatique ¹. De nombreux spectacles de la compagnie ont également fait l’objet de publications, chaque texte étant précédé ou suivi de la présentation des différentes étapes de travail auprès des publics auxquels ils s’adressent.

Devenue travailleuse autonome, après avoir quitté les Deux Mondes en 2010, Monique Rioux rêvait de rassembler dans un livre la précieuse matière de son parcours pour la transmettre aux générations futures. Une rencontre impromptue, à l’hiver 2022, avec Annie Gascon, les amène à réfléchir ensemble à une éventuelle publication. Elles se connaissent depuis longtemps. Étudiante de première année au tout jeune module d’art dramatique, Annie, qui ambitionne d’être comédienne, se découvre, auprès de Monique, de manière inattendue, une vocation d’animatrice. Rôle qu’elle jouera pendant plus de 20 ans auprès d’étudiant·es du secondaire et du cégep, en appliquant théories et méthodes révélées sur les bancs de l’université.

Monique Rioux est en quelque sorte son maître à penser, celle qui a tracé sa route de théâtre en faisant naître en elle le désir de s’investir auprès des enfants et des adolescent·es. De conversations en conversations avec des joueuses clés de la médiation culturelle, Anne Nadeau et Manon Claveau, la revue Jeu s’est imposée comme entremetteur idéal pour témoigner de l’importance du travail de Monique Rioux. Projet d’écriture stimulant. Devoir de mémoire incontournable.

Le comité de rédaction, Raymond Bertin en tête, s’est d’emblée montré sensible à la proposition et a souhaité élargir le contenu de ce dossier à tout le sujet de la médiation, qui n’a de cesse de se développer, sous de multiples formes, ses praticien·nes animé·es du profond désir de démocratiser le théâtre. La plus récente médiation enfants-ainé·es de Monique Rioux, autour de trois contes de Simon Boulerice, marque le point de départ de cette nécessaire réflexion sur la transmission intergénérationnelle.

La mère de la médiation théâtrale au Québec

À 81 ans, Monique Rioux est toujours aussi jeune d’esprit, inventive, rieuse et allumée. Bien avant l’heure, elle s’est engagée auprès des publics, toutes générations confondues. Portées par une profonde intuition et une grande audace, ses réalisations forcent l’admiration. Comédienne, metteure en scène, directrice artistique et tête chercheuse, son travail au Théâtre de la Marmaille, compagnie phare qu’elle a cofondée en 1973 avec Daniel Meilleur et France Mercille, est la clé de voûte de la transformation radicale du théâtre dit, dans les années 1970, « pour enfants ». Elle a aussi activement contribué à la fondation de la Maison Théâtre en 1982, devenue un haut lieu de la médiation théâtrale. Véritable précurseure, son approche en expression dramatique s’est imposée comme un guide inestimable auprès de générations d’enseignant·es et a influencé tout autant de praticien·nes de théâtre, qui lui vouent une éternelle reconnaissance. De l’animation à la médiation, en passant par le développement de publics, elle continue de poser des questions et de semer ses graines de créativité, toujours à l’affût d’un thème sensible et porteur de réflexion. La ville de Longueuil, qui l’a vue grandir, est aux premières loges de son travail, et ce, depuis les tout débuts. Aujourd’hui, alors qu’elle y habite toujours, elle y développe ses plus récents ateliers parents-enfants ou ainé·es-enfants… sans relâche et animée de la même passion.

En 1988, Monique Rioux a été honorée à deux reprises : la Société Saint-Jean-Baptiste lui remet le prix Victor-Morin pour son apport exceptionnel aux arts d’interprétation du Québec, tandis que Rideau lui décerne un de ses prix annuels pour son engagement indéfectible dans le milieu théâtral. En 2011, la Ville de Longueuil, lui remet un Prix Reconnaissance pour son travail de médiation, et en 2018, la nomme Femme d’exception.

Des tas d’enfants

Femme d’audace et de grande inspiration, elle a suscité des vocations et permis la création d’innombrables initiatives de médiation théâtrale, dont ce dossier rend compte en partie. Outre les témoignages directs à Monique Rioux, on y lira un panorama historique, des retours sur les années pandémiques, des réflexions sur la médiation en milieu collégial et un rappel du travail d’un organisme indispensable comme les Voyagements – Théâtre de création en tournée. Bonne lecture !

Annie Gascon et Raymond Bertin


¹ Monique Rioux, Diane Bilz et Jean-Marie Boisvert, L’Enfant et l’expression dramatique, Montréal, Les Éditions de l’Aurore, 1976, 185 pages.