Critiques

Un cœur habité de mille voix : La lutte doit continuer

© Yanick Macdonald

Stéphanie Jasmin et Denis Marleau font à nouveau entendre la parole unique de la grande Québécoise Marie-Claire Blais avec Un cœur habité de mille voix. Après leur somptueux SOIFS Matériaux il y a près de cinq ans, le duo dirige une autre production à l’esthétique splendide qui fait la place belle au texte d’une des plus importantes autrices contemporaines, ainsi qu’à son message empreint de résilience et de tolérance. Ce spectacle n’a certes pas l’envergure du précédent — qui s’abreuvait à un cycle de 12 romans —, mais il sait prendre le temps de présenter des réalités tout aussi complexes, comme l’a bien saisi Kevin Lambert qui signe l’adaptation du dernier livre de la romancière écrit juste avant son décès en 2021.

Dans Un cœur habité de mille voix, Marie-Claire Blais revisitait les personnages de ses romans des années 70 et 80, Les Nuits de l’underground et L’Ange de la solitude. On se retrouve donc devant René, au crépuscule de sa vie, et de ses amies Louise, Doudouline, Polydor et Gérard, militant∙es pour les droits des personnes homosexuelles et transsexuelles. Basé sur leurs souvenirs, ce récit de leurs luttes personnelles et collectives, encore aujourd’hui d’actualité, se déroule sous le regard d’abord stupéfait, puis plus compréhensif, d’Olga, l’infirmière de René et de Sophie, mère de Doudouline.

Décrivant les douleurs et les pleurs des unes et des autres, la pièce se veut un concentré d’espoir trempant dans le courage et la résilience des protagonistes. Ce choix est accentué par l’utilisation d’une caméra qui se déplace sur le plateau, davantage que les personnages, et qui projette sur trois des murs de la scène, entre autres, de gros plans des visages des comédiennes, hormis celui de René à l’avant-plan, personnage central et ambigu, dont les gestes délicats des mains font penser à ceux d’un marionnettiste. Après tout, il est le centre de gravité et celui qui organise en quelque sorte la vie des autres.

La caméra, habilement manipulée par Victor Cuellar, permet également d’entrer dans l’individualité et les émotions de chacun∙e à certains moments. Ce double jeu trouve écho chez les personnages eux-mêmes qui utilisent souvent le « je » et parfois le « il » ou « elle » pour parler d’eux-mêmes. Une voix, des voix, parmi des milliers d’autres qui naviguent entre une certaine confiance en l’humanité et le dur constat de ses petites et grandes lâchetés. De plus, le sujet est traité avec nuances et quelques touches bienvenues d’humour.

© Antoine Raymond

Distribution

La distribution se débrouille plutôt bien avec la langue de Marie-Claire Blais, malgré quelques bémols. Si Élizabeth Chouvadlizé (Sophie) et Christiane Pasquier (Louise) nous ont ravi·es d’un bout à l’autre du spectacle, le couple composé de Doudouline et de Polydor, Sylvie Léonard et Louise Laprade, nous est apparu moins crédible. Serait-ce dû à l’aura de ces comédien∙nes connu∙es qui fait ombrage à leur personnage. Il faut reconnaître, cependant, que la et le metteur∙e en scène aiment toujours déjouer les attentes du public, comme c’est le cas d’ailleurs avec les étranges Olga (Pascale Drevillon) et René (Jean Marchand). Quant à Nadine Jean (Gérard 1 et 2), un micro défaillant, lors de la première médiatique, rendait inaudibles certaines de ses répliques.

L’essentiel réside ailleurs, de toute façon. Ces personnages ni tout blancs ni tout noirs, inventés par Marie-Claire Blais, transmettent surtout un message de tolérance infaillible. Dans la pièce, ils portent les mêmes tenues de combat que dans le roman. Des habits qui n’ont, heureusement, rien à voir avec l’idéologie des soldats envahisseurs de Gaza et d’Ukraine en ce moment. La révolution tranquille portée par ces mille voix, trop souvent ignorées dans le passé, installe leur message du bon côté de l’histoire, au-delà des individualités, des races ou des genres. Face aux préjugés, aux clichés et à la cruauté, cette noblesse de cœur tire sa force du collectif. Si notre époque tend à l’occulter, c’est qu’il faut répéter, parfois envers et contre tous, l’importance de cette ouverture sur l’autre et de sa nécessaire pérennité.

© Antoine Raymond

Un cœur habité de mille voix

Texte : Marie-Claire Blais. Adaptation : Kevin Lambert. Mise en scène : Stéphanie Jasmin, Denis Marleau. Assistance à la mise en scène : Carol-Anne Bourgon Sicard. Scénographie et vidéo : Stéphanie Jasmin. Assistance à la scénographie : Marine Plasse. Lumières : Marc Parent. Costumes : Ginette Noiseux. Assistance aux costumes : Pierre-Guy Lapointe. Musique : Alexander MacSween. Design sonore : François Thibault. Accessoires : Camille Walsh. Masque : Claude Rodrigue. Maquillages et coiffures : Jacques Lee Pelletier. Staging et montage vidéo : Pierre Laniel. Conseil littéraire : Maxime Poirier-Lemelin. Atelier réalité trans : Lionel Lehouillier. Conseil en voix et diction : Marie-Claude Lefebvre. Avec Élisabeth Chouvadlizé, Pascale Drevillon, Nadine Jean, Louise Laprade, Sylvie Léonard, Jean Marchand, Christiane Pasquier, Victor Cuellar (caméraman). Une coproduction d’Ubu théâtre de création et d’Espace GO présentée à Espace GO jusqu’au 28 avril 2024.

Mario Cloutier

À propos de

Journaliste depuis 30 ans, Mario Cloutier est spécialisé en arts et culture après avoir été chef de division aux arts (La Presse), correspondant parlementaire (La Presse, Le Devoir) et rédacteur de nouvelles à la radio (Radio-Canada). Membre du comité de rédaction et rédacteur en chef de JEU, il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec et de la revue Séquences. Dans les arts vivants, c’est la poésie qui le passionne, celle que l’on retrouve dans des créations originales, sortant des sentiers battus.