Critiques

Symphonie de cœurs : Rhodnie Désir, une femme-orchestre généreuse

© Kevin Calixte

Décoloniser le spectacle. En finir avec un langage corporel et scénique eurocentré. Tels sont les mots clés de Rhodnie Désir, qui animent l’esprit créateur à la tête de cette Symphonie de cœurs. L’entreprise scénique est impressionnante, et la performance, tout comme la réalisation technique multimédia, remporte le défi de séduire la salle.

Haute en couleurs, rouge et noire, traversée de bleus intenses, la scène se pare d’une vie intense et joyeuse, où la mise en images, soutenue par une musique syncrétique, accompagne une dizaine d’interprètes danseur·seuses, organiquement soudés dans leur performance.

Pour la première fois, une artiste afro-américaine montréalaise produit ainsi un grand spectacle à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, dont elle est l’invitée en résidence depuis 2022. Véritable femme-orchestre, elle a dirigé tous les postes de la création : la recherche sur le cœur, en tant qu’organe réel et centre des pulsations vitales, la création musicale, instrumentale et vocale, la chorégraphie et l’harmonie visuelle des divers intervenants qui forment le chœur, et pas seulement le cœur de la composition.

Ampleur des moyens, des artifices, des images; tout résonne en harmonie. Le ton est africain, rythmes et jazz fusion, couleurs joyeuses, danses de bâtons, costumes et lignes chorégraphiques. Les identités culturelles sont mixtes, métisses, contemporaines; à l’image de nos métropoles. L’hypnose de la découverte fonctionne grâce à l’évidence du mouvement, à la simplicité des enchaînements et au rythme même des scènes, qui ménagent le public en lui présentant des repères connus sous une forme neuve.

© Kevin Calixte

Influence du jazz

La musique vaut en soi une exploration attentive. Douce, mélodique, sans accroc, l’Orchestre Métropolitain accompagne les enregistrements de voix, diffusés par la table de mixage présente sur la scène, qui opère ses montages et son traitement du son in situ et en temps réel. Fascinante opération, que doublent les percussions d’un musicien également présent sur scène : l’un et l’autres artistes suivent l’énergie du groupe dansant, tel un trio d’improvisation en jazz. Les meilleurs moments de ce spectacle figurent dans cet effort de création live, où l’harmonie vient de l’écoute des parties et de leur capacité de jouer ensemble.

Il y a peu de moments creux, sauf peut-être vers la 45e minute d’un spectacle complet de 75 minutes. On croit se perdre, mais une fois le rideau blanc vraiment tombé, le spectacle reprend à un rythme soutenu, plus encore que dans la partie précédente, jusqu’à la très belle scène finale; une course sur place et frontale, très rapide, les interprètes déclinant ce faisant leurs qualités distinctes. On prend alors la mesure des origines, la force et la beauté africaines, cette aptitude des corps à danser, en puissance et en agilité, et cette envie d’improviser qu’on ne trouve nulle part identique au monde.

Et la danse

Curieusement, si on la suit des yeux sans relâche, la danse n’est pas l’ingrédient dominant du spectacle. Comptent tout autant les images du cœur, du corps, des côtes, du crâne, qui forment une fresque imposante, une coque dure, matrice du mouvement et du sang. Souvent au sol, les danseur·seuses sont reflété∙es par un immense miroir incliné, formant un ciel de lit ou un renversement du sable sur lequel ces insectes tournent en composition, en ligne, en cercle, en procession.

La terre est ainsi présente, frappée ou caressée par les multiples roulades, soulignée par les lianes, les racines, les couleurs chaudes qui se mêlent sur l’écran aux images de sang et de veines, de réseaux et d’irrigation alors projetées. Des eaux font également irruption dans ce décor flamboyant; effets aquatiques, glouglous sonores, nénufars participent à la relative lenteur et moiteur de cet univers tropical.

La danse fixe les regards du batteur et du mixeur à sa table. Sans direction artistique ferme, il n’y aurait que des collages. C’est ce doigté du métissage culturel qu’on attend de Rhodnie Désir, mais aussi son contraire, l’exotisme, la radicalité de l’autre dans la culture générale. C’est pourquoi le terme de décolonisation trouve ici sa résonance, son lieu de quête, son exercice.

Trouver le terrain commun des démarches artistiques égalitaires, écoresponsables et féministes, ainsi qu’une approche non dominatrice, sans tutelle colonisatrice, est le pari d’un art qui repose par ailleurs sur la haute technicité des créateurs invités. Il y a d’immenses écarts entre les racines qui ont poussé sur notre terre, tant de données à intégrer. C’était l’un des projets de Pina Bausch, par ailleurs maîtresse d’un théâtre critique engagé. Les débats sur l’appropriation culturelle et sur les violents affrontements de pouvoirs sont-ils clos ? Ce qui est ici gagné, dans cette Symphonie de cœurs, c’est un art d’influences et de bienveillance porté par les identités multiples de corps et esprits qui veulent la paix.

© Kevin Calixte

Symphonie de cœurs

Cheffe de la création (chorégraphe, documentaliste, directrice artistique, compositrice vocale) : Rhodnie Désir. Cheffe d’orchestre : Naomi Woo. Compositrice musicale : Jorane. Beatmaker et concepteur sonore : Engone Endong. Conceptrice costumes : Mélanie Ferrero. Scénographe : Olivier Landreville. Conceptrice d’éclairages : Chantal Labonté. Conceptrice vidéo et numérique : Chélanie Beaudin-Quintin. Accompagnatrice à la création : Isabelle Poirier. Interprètes de la danse : Marilyne Cyr, Mara Dupas, Camille Gendron, Aly Keita, Luce Lainé, Emmanuelle Martin, Mya Metellus, Carlos-Alexis Mendoza-Bustinza, Ernesto Queseda Perez, Greg « Krypto » Selinger, Abe Simon Mijnheer. Musicien·nes : Orchestre de l’Orchestre Métropolitain (présentation à Montréal) / Orchestre du Centre National des Arts d’Ottawa (présentation à Ottawa) / Orchestra della Svizzera italiana de Lugano (présentation à Lugano) et House Band de RD Créations (Engone Endong, Lasso Sanou) sur toutes les dates. Orchestrateur : François Vallières. Arrangement de percussions : Rhodnie Désir et Jahsun. Consultant artistique : Philip Szporer. Présenté à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts du 4 au 6 avril 2024.

Guylaine Massoutre

À propos de

Professeure au cégep du Vieux Montréal, critique de littérature et de danse, auteure, elle collabore à JEU depuis 1991, au Devoir depuis 1997 et à Spirale depuis 2009.