Critiques

Fifteen Dogs : Être ou ne pas être… chien

© Emelia Hellman

Le roman du Torontois André Alexis, Fifteen Dogs, a remporté en 2015 le Prix Giller, l’une des plus prestigieuses bourses littéraires au Canada anglais et Québec Amérique en a publié, l’année suivante, la traduction de Michel Saint-Germain, Le langage de la meute. La diplômée de l’Université Concordia, Marie Farsi a réalisé l’adaptation et la mise en scène du texte original qui a été monté l’an dernier au Crow’s Theatre de Toronto et qui est présenté, en ce moment, au Centre Segal. C’est donc un spectacle bien rodé et tout à fait remarquable qui nous arrive à Montréal.

Pour s’amuser, les dieux Hermès et Apollon accordent à une meute de chiens les dons du langage et de la conscience humaines dans le but de voir s’ils pourraient accéder au bonheur. La fable d’André Alexis a été judicieusement transposée à Montréal et se déroule dans plusieurs quartiers de la ville. Les canins découvrent les plaisirs d’une liberté pleinement assumée, mais leur quête de plaisir sera de courte durée. Comme dans plusieurs sociétés, animale ou non, le plus fort physiquement s’empare du pouvoir au sein de la meute. Il prône un retour au statu quo canin pour que l’essence carnassière reprenne le dessus sur l’intelligence humaine. Le progrès, très peu pour lui. Avec les conséquences néfastes que l’on peut imaginer…

© Emelia Hellman

Sous la direction dynamique et physique de Marie Farsi, les interprètes excellent à articuler une gestuelle souvent amusante, qui s’en tient aux nuances plutôt qu’à l’exagération. La mise en scène respecte le crescendo dramatique du roman, que nous avons eu le plaisir de lire, en passant des incontournables scènes de reniflement et de grattage aux moments d’émotion pure lors d’une relation amicale entre une femme et son chien, vieux sage qui a été chassé de la meute. En fait, c’est de la condition humaine dont il est ici question, du pouvoir qui utilise l’ignorance pour régner, de la violence, de l’intolérance, de la jalousie et de la recherche d’un bonheur illusoire qui glisse constamment entre les pattes.

Cette formidable transposition scénique procède d’un mélange bien dosé d’adresses directes au public et de scènes assez courtes où les interprètes passent sans encombre du statut de quadrupède à bipède. Sur la petite scène du Segal, il en émerge un spectacle suave, charmant, qui sait convaincre le public habilement d’un bout à l’autre, sans temps mort. Comme le roman duquel il est issu, il s’agit d’une pièce brillante qui expose clairement plusieurs questions philosophiques qui nous taraudent sur la vie sur terre, sans jamais prendre de ton moralisateur.

Est-ce que ce texte saurait rejoindre le public francophone en traduction ? La fable reste un genre peu exploité sur les scènes de l’est de la ville et on ne peut que le souhaiter vivement.

© Emelia Hellman

Fifteen Dogs

Texte : André Alexis. Adaptation et mise en scène : Marie Farsi. Assistance à la mise en scène : Gabriela Saltiel. Décors, accessoires et costumes : Julie Fox. Conceptrice de costumes associée : Louise Bourret. Concepteur de décors associé : Bruno-Pierre Houle. Éclairages : Kimberly Purtell. Conceptrice d’éclairage associée : Imogen Wilson. Musique et bande sonore : David Mesiha. Conseil dramaturgique : Caitlin Murphy. Régie générale : Élaine Normandeau. Régie de plateau : Mélanie Ermel. Avec Lucinda Davis, Oliver Dennis, Davinder Mahli, David Reale, Amy Rutherford, Mirabella Sundar Singh. Une production du Centre Segal pour les arts de la scène présentée au Centre Segal jusqu’au 21 avril 2024.

Mario Cloutier

À propos de

Journaliste depuis 30 ans, Mario Cloutier est spécialisé en arts et culture après avoir été chef de division aux arts (La Presse), correspondant parlementaire (La Presse, Le Devoir) et rédacteur de nouvelles à la radio (Radio-Canada). Membre du comité de rédaction et rédacteur en chef de JEU, il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec et de la revue Séquences. Dans les arts vivants, c’est la poésie qui le passionne, celle que l’on retrouve dans des créations originales, sortant des sentiers battus.