Critiques

Le Magasin : La matière théâtre

© David Wong

Odile Gamache a conçu, avec Le Magasin, une œuvre théâtrale foncièrement originale, esthétiquement très belle et d’une portée poétique et philosophique intéressante. Avec Philippe Cyr, la scénographe de carrière a su bien faire évoluer avec le temps, et une maîtrise grandissante ajouterons-nous, ce projet conçu en pleine pandémie et qui a été présenté au Festival international des films sur l’art il y a quatre ans en prenant la forme de capsules vidéo.

Les nombreuses fermetures de magasins sur la Plaza Saint-Hubert ont inspiré l’artiste dont l’œil a retenu plusieurs objets qui servent de base au spectacle. Elle-même en scène, comme manipulatrice masquée, active cordes et matériaux divers — rideaux, tulles, colonnes de faux marbre, tapis, glands de rideaux, présentoirs en métal, rubans, lumières, chaussures, etc — qui racontent une histoire ou pas, qui prennent vie en raison de leurs caractéristiques physiques et qui semblent, ultimement, animés par une valeur intrinsèque au-delà de la présence ou des actions humaines.

On l’a vu avec le théâtre d’objets, de marionnettes ou en présence de mammifères tenant sur quatre pattes en scène (pensons au spectacle Animaux du Nouveau Théâtre Expérimental en 2016), un spectacle peut faire autrement qu’avec du texte, voire avec des interprètes. Odile Gamache amplifie ici et multiplie les effets de la présence de la matière. Cela occasionne des scènes de pure beauté qu’elle ne contrôle pas entièrement puisque, dans cette représentation plutôt low tech puisqu’il n’y a que peu de programmation informatique activant les choses qui « parlent ». Elle et un complice caché agissent aux côtés d’objets entraînés dans une chorégraphie qui pourrait se détraquer à tout moment ou prendre un chemin aléatoire imprévu.

© David Wong

Projections mentales

Il y a bien quelques moments où les artisan·es du spectacle instaurent une note humoristique ou construisent peu à peu un effet voulu, tel ce sapin de Noël composé de rubans et d’une structure métallique accompagné d’une musique de circonstance. Mais il s’agit de rares exceptions puisque le public y est surtout autorisé à se projeter dans ce théâtre de la matière en mouvement et à y voir, comme devant des abstractions en art visuel, ce à quoi les images lui font penser : le passage du temps, le coût des choses, la nostalgie, le kitsch, la perte, le silence des lieux privés de toute vie… Toutes ces réflexions sont également encouragées par l’omniprésence de la musique qui emprunte à plusieurs genres, plus ou moins dramatiques ou comiques.

En fait, Odile Gamache plonge ici dans un champ sémantique plutôt récent pour les arts vivants. À ce sujet, dans son excellent article « Faire spectacle de l’agentivité[1] », la professeure française, Julie Sermon, décrit « l’invention d’une dramaturgie qui se fonde, littéralement, sur les puissances physiques des éléments activés ». Autrement dit, elle considère qu’en dehors des décisions ou des intentions humaines dans un spectacle, la matière et les objets possèdent une capacité d’action propre (agentivité) qui leur donne un poids dramatique. Pour un∙e artiste qui travaille avec des objets, il s’agit, plutôt que de « faire faire des choses aux choses, de “faire des choses avec les choses[2]” en y accordant “soin, attention et délicatesse[3]” ».

Malgré ces considérations intellectuelles, il faut préciser que le spectacle d’Odile Gamache en est totalement exempt. La démarche de la scénographe s’inscrit, toutefois, dans cette mouvance post-humaniste qui accorde une présence accrue pour ne pas dire une voix aux objets. La matière vibre qu’on le veuille ou non, qu’on le ressente ou non. Et c’est beau !

Le Magasin

Idéation : Philippe Cyr et Odile Gamache. Mise en scène, scénographie et interprétation : Odile Gamache. Lumière : Julie Basse. Musique : Christophe Lamarche Ledoux. Assistant à la scénographie et machiniste : Charlie Loup S. Turcot. Conseiller à la programmation : Roby Provost Blanchard. Conception et prototypage de la motorisation : Marco Ouellet et Éric Villeneuve. Direction technique : Guillaume Lafontaine-Moisan et Charlie Loup S. Turcot. Direction de production et régie : Delphine Rochefort-Boulanger. Une création d’Odile Gamache, en coproduction avec l’Homme allumette, l’Usine C, La Balsamine — Bruxelles, Théâtre l’Aire Libre — St-Jacques de la Lande/le joli collectif, présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 27 avril 2024.


[1] Julie Sermon, « Faire le spectacle de l’agentivité », dans Théâtre et nouveaux matérialismes, sous la direction de Hervé Guay, Jean-Marc Larrue et Nicole Nolette, Les Presses de l’Université de Montréal et Presses universitaires de Rennes, 2023, 328 pages.
[2] Idem.
[3] Idem.

Mario Cloutier

À propos de

Journaliste depuis 30 ans, Mario Cloutier est spécialisé en arts et culture après avoir été chef de division aux arts (La Presse), correspondant parlementaire (La Presse, Le Devoir) et rédacteur de nouvelles à la radio (Radio-Canada). Membre du comité de rédaction et rédacteur en chef de JEU, il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec et de la revue Séquences. Dans les arts vivants, c’est la poésie qui le passionne, celle que l’on retrouve dans des créations originales, sortant des sentiers battus.