Critiques

Le Scriptarium 2024 : Se lever et vivre

© Jean-Charles Labarre

Les Scriptarium se suivent, mais ne se ressemblent pas forcément. Certaines éditions se révèlent plus narratives, racontant une histoire du début à la fin, avec quelques digressions, pratiquement indissociables du principe de collage de textes sur lequel reposent ces productions annuelles. D’autres assument la juxtaposition de saynètes, parfois reliées par des leitmotivs poétiques ou comédiques. Ce que nous proposent les auteur·es adolescent·es cette année prend la forme d’un chapelet de prises de parole s’adressant directement au public et dépeignant ce qu’est la vie des jeunes et ce à quoi ils et elles tendent à ce qu’elle soit.

La nature revendicatrice des propos tenus n’est certainement pas étrangère au commissariat sous l’égide duquel les dramaturges en herbe se sont épanché·es, soit celui de la docteure Joanne Liu, celle-là même, pédiatre urgentologue et ancienne présidente de Médecins sans frontières, qui était au cœur de Nos Cassandre, présenté un peu plus tôt cette année à l’Espace Libre. Le mot d’ordre qu’elle a donné aux étudiant·es, emprunté à l’écrivain Stéphane Hessel : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. »

Pour trois des personnages du spectacle — une itération qui ne peut qu’apparaître éloquente, significative de l’état d’esprit de la jeunesse québécoise contemporaine —, résister débute par sortir de sa chambre, voire de son lit. L’une y gît, accablée d’une dépression; l’autre peine à s’en extraire vu l’hypnose paralysante qu’exerce sur elle son téléphone cellulaire; le troisième se remet difficilement du deuil de sa mère et de celui du père qu’il a connu, méconnaissable depuis le décès de son épouse. Ce tableau, mettant en scène un garçon prêt à outrepasser les barrières de sa pudeur virile pour ne pas abdiquer sa relation avec son parent, s’avère particulièrement touchant.

Tous et toutes — théâtre jeunesse oblige, le nihilisme n’étant certes pas un cadeau à faire aux jeunes générations — trouveront le courage, rassembleront les pulsions de vie nécessaires à leur affranchissement de cette léthargie qui les empêchent de vivre pleinement. C’est d’ailleurs, au demeurant, ce qui ressort principalement du Scriptarium 2024 : ce désir d’affirmer ses désirs et convictions. À cet égard, les lettres éparses sur l’aire de jeu, qui forment d’abord le mot « non », s’agencent un peu plus tard pour composer le terme « nous ». Joli clin d’œil.

© Jean-Charles Labarre

À vos marques, prêt·es…

Cette affirmation de soi, nourrie de l’espoir essentiel à la vie, se concrétise de différentes manières : choisir son parcours scolaire envers et contre les souhaits familiaux, tenir un journal, s’émanciper d’une amitié suffocante, outiller ses consœurs de conseils pour repousser les importuns dans l’espace public. Cette dernière scène sème un empuissancement réjouissant. Il faut dire qu’elle est livrée avec conviction par deux membres du quatuor que forme la distribution, à qui l’on saura gré de ne pas singer l’adolescence. Plutôt que de jouer des jeunes, les comédien·nes, sous la direction de Sylvain Scott, interprètent leur partition et laissent au public — présumant ainsi de son intelligence — le soin de projeter sur eux et elles l’âge des protagonistes. Un parti pris des plus judicieux.

Notons que le spectacle est ponctué de chansons véhiculant, avec d’autant plus de véhémence qu’elles s’accompagnent de sonorités rock, les revendications et aspirations des auteur·es. Les instruments sont répartis de part et d’autre d’une boîte rectangulaire aux angles arrondis. Celle-ci, une création de Marie-Ève Fortier, voit son potentiel pleinement exploré au cours de la représentation, servant tantôt de lit tantôt d’écran ou encore d’estrade.

Les costumes élaborés par Didier Sénécal amalgament des pièces hétéroclites majoritairement tirées de garde-robes sportives, où le rouge, le blanc, mais surtout le bleu dominent, ce qui évoque l’unité d’une équipe. Ces tenues allèguent aussi autre chose, qui résume en quelque sorte Le Scriptarium 2024 : ces ados ne sont pas de petites fleurs fragiles — pour ne pas dire des flocons de neige en référence à cette génération qu’on qualifie souvent de « snowflake ». Ils et elles sont prêt·es à mettre toute leur énergie à affronter les défis qui se dressent devant eux et elles — malgré que l’ampleur de ceux-ci puisse à l’occasion les pétrifier — et à se réjouir des modestes et grandes victoires qu’on leur souhaite.

© Jean-Charles Labarre

Le Scriptarium 2024

Texte : Zosime Archambeault, Amina Ayache, Yolaine Boileau, Sarah Boudena, Olivia Carrier, Sarah Charbonneau, Sara Cherkaoui, Mathéo Cliche, Chloé Cruz, Théodore Desjardins, Zachary Dudemaine, Jean-Marie Hénok N’cho, Clémence Hogue, Arielle Huot, Zoé Juneau-Rochette, Fanny Lessard, Fifa Randriamanantena, Alice Rioux, Anne-Sophie Talbot, Eva Thomassin, Lynette Tomfaya, Maïla Vasquez et Alicia Yessad, sous le commissariat de Joanne Liu. Collage des textes : Laurie Léveillé, en collaboration avec Sylvain Scott. Mise en scène : Sylvain Scott. Assistance à la mise en scène : Charlie Cohen. Scénographie : Marie-Ève Fortier. Costumes : Didier Sénécal. Éclairages : Leticia Hamaoui. Conception sonore et musicale : Ariane Bisson-McLernon. Avec Catherine Beauchemin, Anaelle Boily-Talbot, Sophie Boucher Moutou et Samuel Décary. Une production du Théâtre Le Clou, en collaboration avec le Théâtre Denise-Pelletier et le Théâtre jeunesse Les Gros Becs, présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 3 mai 2024.

Sophie Pouliot

À propos de

Sophie Pouliot est journaliste culturelle depuis une vingtaine d’années. Elle est chroniqueuse des arts de la scène pour Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour Lurelu et elle collabore à plusieurs publications, dont Le Devoir. Elle est aussi présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT). Férue de théâtre, de littérature, de cinéma et de cirque, elle apprécie particulièrement lorsque ces disciplines se croisent.