Critiques

Swan Lakes et Minus 16 : Digression et détournement

© Jeanette Bak

La troupe de Gauthier Dance, constituée de 16 danseurs et danseuses, est partie de Stuttgart en Allemagne pour venir présenter trois partitions au Québec. Les attentes étaient élevées, parce qu’on annonçait une collaboration avec la chorégraphe Marie Chouinard, dont toutes les créations ont jusqu’ici profondément bouleversée les foules. La curiosité était forte de voir comment la célèbre chorégraphe s’approprierait le mythique Lac des cygnes. La proposition ne fut pas à la hauteur des attentes – mais peut-être faut-il attribuer cette déception au format, résolument étrange, de la soirée.

Le feu et l’eau

Présenté sous forme de triptyque, les premières minutes s’ouvrent sur un enchaînement puissant, parfaitement emblématique de la maîtrise de Marie Chouinard, qui nous offre toujours des scènes visuellement magnifiques. Ces tableaux mettent en valeur les danseuses dans une performance athlétique et sensuelle. Oscillant entre des moments plus classiques et d’autres plus subversifs, les danseuses se languissent en tutu, nous offrant tantôt leurs fesses, tantôt des regards inquiétants, dans un enchaînement qui détourne certes par moments la pudeur et la grâce d’une version traditionnelle du Lac des cygnes. La toile de feu projetée derrière les danseuses, du reste, annonçait déjà le détournement du célèbre ballet, l’insurrection vis-à-vis de l’eau, du lac.

Le décor est simple : un écran projette des flammes, alors que le sol est jonché de bûches de bois, sur lesquelles les danseuses s’amarrent. La gestuelle est ciselée, précise, économique. Plus la partition avance, plus le corps des danseuses (car la distribution est entièrement féminine) se transforme en cygne. Au fil de la proposition, la musique classique devient également dissonante, et la pointe de ballet ne se porte plus au pied mais à la main, ce qui illustre superbement la palme du cygne. Peu à peu, on délaisse la coiffure classique, lisse et juvénile, pour une perruque d’un duvet blanc, qui donne aux interprètes un air vieilli et espiègle, ce qui est d’ailleurs surligné par la fabrique déviante de leur regard.

© Jeanette Bak

Tout à coup, la lumière qui jadis tamisait les corps pour leur donner une allure incandescente, se refroidit. Derrière les danseuses, l’écran de feu se transforme en écran lacustre : le lac apparaît. Les danseuses se regroupent et entament un discours critiquant le patriarcat (en espagnol, pourquoi ?) : « Le violeur c’est toi ! », crient-elles en pointant le public. Elles scandent en chœur, dans une fronde adressée aux spectateurs, divers slogans sur les féminicides et le viol. La douceur laisse place à la férocité, le mutisme à la parole. Ce moment surprend, mais ne parvient pas à créer un véritable effet subversif (on sent que c’est l’intention, mais le résultat tombe résolument à plat et on regrette presque d’avoir été témoins de ce moment). C’est dommage que le texte scandé soit aussi faible, car il en aurait fallu peu pour que cela ait un réel effet coup de poing. L’idée d’interrompre la chorégraphie pour donner la parole à des danseuses inlassablement muettes – de donner une voix grave à ces ballerines gracieuses et légères, bref de transformer ces cygnes dociles et graciles en vilains petits canards – était, foncièrement, géniale. Sachant que Le lac des cygnes est le récit d’une femme prise dans le désir des hommes, condamnée à se transformer en cygne ou à être sauvée par un mariage, il y avait effectivement lieu ici de détourner cette histoire pour en offrir une lecture féministe.

Selon Gauthier, Marie Chouinard aurait cherché à créer une allégorie; la femme est à l’image du « cygne », qui happe par sa beauté. On s’arrête pour regarder une passante, comme on s’arrête pour regarder cet oiseau majestueux. Or, cette version de Chouinard travestit le rôle muet, de passante, de la femme, qui profite ici de sa beauté pour faire passer un message féministe. Le message est passé, avec assez peu de subtilité. Or, c’est peut-être dans l’opération d’un renversement qu’on trouve la plus belle idée de Chouinard : si les femmes-cygnes sont dans notre désir, dans le regard du public qui les possède, ce sont aussitôt elles qui nous regardent, elles qui nous pointent et qui nous possèdent.

À la suite de ce premier « lac », le rideau tombe, puis apparaît Eric Gauthier, directeur artistique de Gauthier Danse. Cet interlude, qui survient durant le changement de décor entre les deux lacs, est l’occasion pour le directeur de nous présenter le déroulement de la soirée. Ce moment de transition inattendu, durant lequel les lumières s’allument, est un peu saugrenu et crée une rupture dans l’expérience théâtrale. Le rythme de la danse est perdu, la tension redescend.

Les lumières se referment, enfin. Commence alors le deuxième lac, celui de Hofesh Shechter, intitulé « Swan Cake » (ne cherchez pas le lien avec la partition, il est inexistant). Cette séquence, qui tient son inspiration de la danse de rue (street dance), est performée sur une création musicale du chorégraphe qui allie notamment des sons de trompette et des voix de femmes. L’ambiance est festive et invite le public à participer. Plusieurs éléments, dont les costumes et la musique, renvoient à la culture tzigane. On est à mille lieues de l’univers de Chouinard. Festif, maîtrisé, flamboyant, mais le lien avec le Lac des cygnes est si ténu que je ne saurais dire ce qu’il retient du fameux ballet.

© Jeanette Bak

Digression

Le programme annonçait un triptyque, mais seulement deux éléments sont attachés l’un à l’autre – et, encore là, le lien est faible entre les deux premières parties qui sont des interprétations libres du Lac des cygnes. La troisième partie s’intitule Minus 16, une partition notoire dans le milieu de la danse, qui a été performée par de nombreuses compagnies. Pourquoi avoir ajouté cette troisième ? Je n’ai, sincèrement, aucune idée. Mais puisqu’elle fait partie de la soirée, il faut bien la commenter, d’autant qu’elle était assez captivante. La partition était déjà commencée durant l’entracte; on ne s’en doutait pas, mais le danseur qui nous divertissait durant la pause était en fait le premier tableau. On revient de l’entracte et d’autres danseurs le rejoignent, alors que les lumières sont encore allumées.

Des chaises sont installées sur la scène. Seize danseurs en costume – chemise blanche, veston, chapeau et pantalons noirs – performent des mouvements en symbiose ou par vague qui évoquent l’épuisement, le trop-plein. Les mêmes gestes sont répétés plusieurs fois, dans une rengaine puissante qui métaphorisent l’aspect lancinant du quotidien et du travail. Il se dégage de cette danse avec les chaises rigides le désir d’une libération, la quête d’un autre rythme, d’une pause dans ce monde étouffant ; ainsi, les corps de dévêtissent et trouvent une fluidité, une ouverture, sans chaise, sans limites, sans vêtements. Cette séquence est suivie par un duo extraordinaire, acrobatique, romantique, et l’un des moments les plus intenses de la soirée. Enfin, les seize danseurs reviennent et descendent dans la salle pour trouver des spectateurs qui viendront danser un cha cha sur des airs latins. Ce moment est très comique, surtout lorsque l’on comprend que les spectateurs ont été choisis en raison des vêtements très colorés qu’ils portent et qui contrastent avec les vêtements noirs et blancs des danseurs ! Mais à un certain moment, il a semblé que la ligne était mince entre une création de Gauthier Dance au Théâtre Maisonneuve et un mauvais spectacle amateur dans un club Med à Cuba. Enfin, la soirée est finie, et il est difficile de la résumer. Joyeuse, étonnante, déroutante ? Carnavalesque.

Le chant du cygne : Le Lac

Chorégraphe et conceptrice du décor, des costumes, de l’éclairage et de la vidéo : Marie Chouinard. Composeur : Louis Dufort. Directeur des répétitions : Lucie Vigneault. Assistant au directeur de l’éclairage : Chantal Labonté. Responsable de la production : Jérémie Boucher.

Swan Cake

Chorégraphie et composition : Hofesh Shechter. Conception des éclairages : Mario Daszenies, Hofesh Shechter. Conception des costumes : Gudrun Schretzmeier, Hofesh Shechter. Assistant : Kim Kohlman.

Minus 16

Chorégraphie : Ohad Naharin. Conception des costumes : Ohad Naharin. Conception des éclairages : Avi Yona « Bambi » Bueno. Musique : Bande originale de Cha-Cha de Amor, chanson populaire arrangée par Dick Dale, chanson traditionnelle arrangée et interprétée par Tractor’s Revenge et Ohad Naharin, Nisi Dominus de Vivaldi, chanson d’Arlen Harold arrangée par Marusha, Frédéric Chopin, etc. Mise en scène et assistant du chorégraphe : Matan David. Interprètes : Bruna Andrade, Andrew Cummings, Anneleen Dedroog, Karlijn Dedroog, Barbara Melo Freire, Shai Ottolenghi, Luca Pannacci, Garazi Perez Oloriz, Rina Pinsky, Arnau Redorta Ortiz, Izabela Szylinska, Sidney Elizabeth Turtschi, Locke Egidio Venturato, Giovanni Visone, Shawn Wu, Shori Yamamoto.

Au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 1er au 4 mai 2024.

Sarah-Louise Pelletier-Morin

Sarah-Louise Pelletier-Morin est candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM. Sa thèse porte sur la politisation du théâtre au Québec. Elle se consacre à l’étude de trois polémiques théâtrales récentes (« l’Affaire Cantat », « l’Affaire SLÀV » et « l’Affaire Kanata »). Elle collabore à différentes revues québécoises et a dirigé le collectif Mythologies québécoises paru à l’automne 2021 aux éditions Nota Bene.