Tribune

Je fais le pari de vous écrire

En vue de la deuxième Grande manifestation des arts qui aura lieu le 16 mai, JEU publie ce texte lu par Zoé Ntumba à l’occasion de la rencontre intersectorielle sur le financement des arts vivants au Québec, le dimanche 14 avril 2024 à Montréal, avant la première Grande manifestation pour les arts du 18 avril dernier.

Bonjour,

Je suis Alice Tixidre, j’ai 32 ans, je suis autrice dramatique, diplômée en écriture de l’École nationale de théâtre du Canada et de l’UQAM. On m’a demandé d’écrire quelque chose pour vous, aujourd’hui, autour des conséquences à venir du sous-financement chronique, des nouvelles compressions, et de la vision d’avenir de la relève.

On m’a aussi demandé d’écrire ce mot parce que, comme vous le savez peut-être, je fais partie d’équipes qui ont pris la décision très difficile d’annuler des représentations et une production, soit Iphigénie à Point-aux, des Stations sordides et Déguerpir, du théâtre des Béloufilles, une adaptation et un texte de création, qui devaient être mes premières productions en dehors du cadre de mes formations. Ces annulations et celles à venir sont des conséquences directes et concrètes du sous-financement.

Je vous parle, mais je ne suis pas avec vous. Je suis avec des jeunes de la Gaspésie, à qui j’essaie de transmettre ma passion infinie pour la création, malgré l’ironie de ma situation professionnelle et le cynisme politique normalisé qui nous colle presque tous et toutes à la peau.

J’accepte le pari de m’adresser à toi, milieu, en partie pour ces jeunes, qui sont ma relève. Je veux pouvoir les regarder dans les yeux quand je leur dirai qu’ils peuvent s’accomplir, se réaliser par la création et l’écriture, que même si c’est difficile, ça reste possible. Je veux pouvoir leur dire que nous faisons tout ce que nous pouvons pour réaliser ce monde dont nous avons tous besoin et qui existera.

J’écris du théâtre. Pour exister comme artiste de théâtre, nos histoires doivent toucher aux scènes, rejoindre les publics. Sans ça, difficile d’avoir du sens dans nos métiers, dans notre travail. Au-delà du fait de panser nos plaies, cher milieu, nous devons nous demander aujourd’hui, quelle culture et quel héritage nous voulons laisser.

J’accepte le pari de vous écrire, malgré les avertissements et les incertitudes, parce que je refuse de croire que si nous prenons la parole, nos pairs, les bailleurs de fonds, nos conseils d’administration, les gouvernements, nos publics ne nous soutiendront plus. Je crois que nous ne pouvons pas agir dans la peur. Je crois que les bailleurs de fonds ont autant, sinon plus besoin de nous que nous d’eux. Je crois qu’il n’y a aucun jury ou fonctionnaire qui soit heureux de ne pas pouvoir soutenir pleinement une majorité de projets déposés par des professionnels qu’ils respectent. Quel véritable amoureux des arts le souhaiterait ? Et je crois que le public a besoin de nous, de nos dialogues, que nous fassions l’effort d’articuler dans des mots accessibles à tous et toutes la valeur de ce que nous faisons, notre désir d’avoir les ressources pour les rejoindre. Comme nous avons tant besoin d’eux.

J’accepte le pari de vous écrire, parce que vous faites peut-être partie des artistes, des associations, des institutions qui m’ont accompagnée et qui m’accompagneront dans les prochaines années. Parce que je crois en notre bonne foi et que je crois profondément que nous devrons être dans la même équipe, le plus profondément possible. Nous devons faire front commun.

On me demande de parler pour cette génération faite de la grève de 2012, faite de #metoo et de bien plus encore. Ces artistes et ces travailleurs et travailleuses qui auront connu la COVID et maintenant ce 14 avril 2024, moment historique où les artistes décident de se lever pour exiger la dignité, au même titre que tous les autres travailleurs et en solidarité avec eux.

J’accepte ce pari parce que j’exige que les artistes libèrent leurs paroles, multiples, organisées et maladroites, rationnelles et poétiques, justes et injustes, parce que c’est peut-être notre devoir partagé et parce que c’est notre responsabilité.

Il est l’heure de se demander qui nous voulons être comme milieu, qui nous voulons être comme artistes.

J’accepte ce pari parce que je n’en peux plus des peurs collectives et individuelles, de nos retranchements, de nos protections de courte durée. Je vous demande d’arrêter d’essayer de sauver les radeaux individuels et de vous rallier.

Et parce que je crois que si nous parlons, nous saurons nous faire entendre. Parce que nous pouvons nous faire couper nos ressources, et ne rien dire, mais nous pouvons aussi nous faire couper et parler, exiger, demander. C’est ce que nous avons fait dans les dizaines d’années passées. Nous avons fait des consultations, des centaines de rencontres en haut lieu, nous avons fait bien attention de peser nos mots, de ne pas froisser, de bien nommer succinctement des idées relatives à notre dignité. Nous avons établi des statistiques et nous en referons. Nous sommes multiples et nous avons des allié∙es scientifiques, citoyennes, journalistiques. Nous avons des solutions et je refuse m’asseoir dans le cynisme et l’espoir que quelqu’un vienne nous sauver. La relève est multiple, riche, diversifiée, pleine, assoiffée. La voilà. Quand nous avons annulé Iphigénie à Point-aux, je ne me doutais pas du tout du tollé que ça ferait. Ça a paru dans les médias, des milliers de personnes ont relayé, débattu à ce sujet. Et ça me fait penser : si nous, petits joueurs et joueuses, nous avons réussi à faire ça, qu’est-ce que ça donnerait si tous les autres petit∙es joueurs et joueuses s’y mettaient ? Nous sommes la première ligne. Et qu’est-ce que ça deviendrait si les grands embarquaient, restaient dans la rue pour chaque annonce des budgets ? Cher milieu, nous le sentons, il y a maintenant un momentum. Théâtres, festivals, artistes individuels, directions artistiques : nous attendons tous et toutes le couperet. Nous demandons des actions concrètes. Ne rien faire, c’est encore faire quelque chose et c’est prendre parti. Annuler un spectacle, c’est faire quelque chose. Et si les spectacles ne sont pas annulés aujourd’hui, ceux du futur le seront, parce que nous aurons de moins en moins les ressources pour les créer. La question n’est pas de savoir si nous annulerons, mais de savoir si nous ferons du bruit ou si nous resterons silencieux.

En quelques manifestations, nous avons réussi il y a quelques jours à peine à faire parler publiquement le ministre de la Culture sur le budget, de manière floue, oui, et insuffisante, mais c’est la preuve que nous pouvons avoir un effet de levier. Nous devons nous allier et demander, ensemble, avec des mots que le grand public comprendra : l’accès au chômage pour tous les travailleurs et travailleuses, artistes compris (l’équivalent de l’intermittence), plus d’argent dans les enveloppes des bailleurs de fonds publics (100 millions est le seuil minimum viable pour le provincial seulement). Osons demander un taux d’acceptation de projets minimal garanti et une nouvelle simplification de toutes les démarches administratives. Demandons à ce qu’un pourcentage des budgets des compagnies au fonctionnement (comme 5 à 10 %) soit versé à un projet porté par la relève. Plus de ressources pour cibler et élargir nos publics futurs.

J’appelle les leadeurs et les leadeuses : établissons une vision claire pour l’avenir des arts au Québec inscrit dans le reste de notre société.

Alice Tixidre

Pour plus d’informations, vous pouvez suivre La Grande mobilisation des artistes au Québec. #GMAQ