Critiques

The Cloud : Cynique désillusion

© Lucie Rocher

Les deux créateur∙trices Atom Cianfarani et Alexis O’Hara présentent ces jours-ci leur pièce The Cloud à La Chapelle dans le cadre de la 18e édition du Festival TransAmériques. Performance anticapitaliste queer percutante et teintée d’humour, cette œuvre évoque le poids climatique du nuage informatique et les catastrophes environnementales qui viennent chambouler nos petites vies.

Démoralisée, abattue, cafardeuse… sont plusieurs synonymes qui décrivent parfaitement mon état après avoir vu la pièce The Cloud des artistes interdisciplinaires Atom Cianfarani et Alexis O’Hara. En effet, iels n’y vont pas avec le dos de la cuillère ! Les propos sont clairs, vifs, documentés et choquants. La planète se meurt, les coraux vont bientôt disparaître, les papillons monarques ne survivront pas, les catastrophes naturelles se multiplient, les feux détruisent nos forêts, l’électricité va manquer, les humains ont tué la nature, et j’en passe. Tout au long de leur pièce, les créateur∙trices alertent sur la situation inquiétante dans laquelle nous nous trouvons, que nous avons nous-mêmes créée (!), et les conséquences désastreuses qui s’en viennent. Pour ce faire, de simples discussions entre iels permettent d’entrer dans différentes thématiques et de s’immiscer dans leur quotidien, leur routine et leurs moments intimes qui permettent à une grande majorité du public de facilement s’y identifier. La science-fiction vient aussi prendre part à la pièce et s’y intègre à travers un robot extraterrestre qui tente à la fois de nous faire sourire, voire de sauver la situation, mais aussi de nous balancer en pleine face des réflexions philosophiques et difficiles sur l’avenir et l’environnement.

En plus des changements climatiques, The Cloud, comme son nom l’indique, évoque aussi l’impact d’Internet et des espaces de stockages virtuels. Comme expliqué dans la pièce, ceux-ci utilisent un quart de l’énergie de la planète, simplement pour que chacun·e d’entre nous puisse garder en mémoire nos photos de chats, nos musiques préférées et nos dossiers de travail, et ainsi contribuer au capitalisme (yeah !). L’un des aspects très clairs de la pièce : le capitalisme est LA cause de tous ces désastres. Et sans changer radicalement de mode de vie, de vision et de façon de penser, on est cuits ! Au fil de la pièce, nos protagonistes construisent et rangent leurs fameux « nuages » qui, déjà présents « dans le ciel », remplissent peu à peu l’espace, le sol et s’empilent, s’accumulent. Ceux-ci prennent oui de la place, mais sont finalement seulement des amoncèlements d’air, de vide. Est-ce que c’est ça la vie aujourd’hui; entasser un maximum de rien ?

© Lucie Rocher

Faire passer la pilule

Malgré le caractère incisif des thèmes choisis pour The Cloud, le duo d’artistes a aussi misé sur l’humour et l’absurde. Les échanges autour de « l’horrible » disparition prochaine du café, ou encore les multiples références aux memes et vidéos virales de chat sur Internet aident à faire passer la pilule de l’effondrement écologique. On comprend leurs préoccupations, on se sent coupables avec iels mais on est tous et toutes un peu pareil∙les à regarder du contenu sans intérêt sur nos écrans. Ceci peut faire du bien, et même créer du lien, des souvenirs entre les humains, ou même se rappeler à quel point les espèces sont faites pour s’aimer les uns les autres. C’est d’ailleurs aussi dans cette optique qu’un troisième protagoniste, le chien chanteur Brutus, vient adoucir la création. Le public ne peut s’empêcher de réagir et de se pâmer en exprimant toutes sortes d’onomatopées, notamment des « mooohh », et ça fait du bien, collectivement. S’excuser de nos actes ou s’émerveiller de ce qui survit. Rien ne nous oblige à choisir un seul camp. Et l’espoir, la désillusion, la peur ou l’envie d’action peuvent aussi toutes être des émotions qui cohabitent en nous, selon les jours, voire les heures. C’est finalement aussi ça qui ressort de la proposition artistique. Oui, il est grand temps d’agir, mais on ne peut pas faire tout seul, et il existe aussi des moments où le seul besoin est de danser doucement et de fermer un peu les yeux sur la situation.

Bien qu’elle nous interroge et nous confronte sur la responsabilité des humains, de l’Occident et des sociétés capitalistes sur le déclin de la nature, mais aussi la destruction de notre propre espèce, The Cloud joue aussi sur la douceur et la distance avec le pathétisme. Sans solutions réelles, mais avec des instants de poésie et de rire, la pièce nous dicte aussi que la joie doit demeurer et que l’amour vaincra toujours.

© Lucie Rocher

The Cloud

Création et interprétation : Atom Cianfarani + Alexis O’Hara. Production : Et tu, Machine. Conception sonore : Jackie Gallant + Alexis O’Hara. Vidéo : Laura-Rose R. Grenier. Lumières : Catherine FP. Décor et costumes : Atom Cianfarani. Directrice de répétition et régie plateau : Sarah Williams. Regard extérieur : Kim-Sanh Châu, Nathalie Claude, Lenore Herrem et Jacqueline Van de Geer. À La Chapelle Scènes Contemporaines jusqu’au 1er juin 2024.

Léa Villalba

À propos de

Étudiante à la maîtrise en danse à l’UQAM, Léa est diplômée en France dans plusieurs domaines : en science politique, en sociologie et en arts du spectacle.