Critiques

Caravan : Tours et détours des vilaines filles

© Tableau d’Hôte Theatre

Joueur important du théâtre anglophone au Québec, Tableau d’Hôte Theatre s’est donné pour mission de mettre en scène des événements historiques parfois oubliés qui ont contribué à bâtir le Canada. Sa toute dernière création est montée par Liz Valdez, lauréate en 2019 d’un Montreal English Theatre Award (META) et collaboratrice de longue date de la compagnie, et clôt une saison de trois spectacles portés chacun par une distribution entièrement féminine. Caravan n’est pas en reste à cet égard.

Le titre fait référence à la Abortion Caravan, un convoi parti de Vancouver à destination de la colline parlementaire, à Ottawa, en mai 1970, pour prendre part à la grande manifestation pour la décriminalisation de l’avortement. La description qu’en font les médias de l’époque laisse croire à un déferlement d’émeutières de mauvaise vie parties dévergonder les épouses et jeunes filles respectables du pays et se faire avorter à grand bruit. En réalité, il s’agit surtout de petits groupes de femmes, de féministes, d’activistes, d’hommes aussi, qui se réunissent au Parlement pour exiger qu’on donne aux femmes l’accès à des avortements sécuritaires et libres, et qu’on cesse d’emprisonner les médecins qui leur portent secours, notamment Henry Morgenthaler, arrêté au même moment.

Les destins de Birdie, de Patti et de June s’entrecroisent au fil de ce road movie scénique axé sur diverses incarnations de la sororité. Bien qu’elles aient d’emblée peu de choses en commun, les trois voyageuses se retrouvent sur divers aspects de ce qu’il est encore donné d’appeler la condition féminine. Santé reproductive, sexualité, sécurité, carrière, orientation sexuelle — on aborde de nombreux sujets encore problématiques dans les années 1970, et qui heureusement sont réglés aujourd’hui. Mais le sont-ils vraiment ?

© Tableau d’Hôte Theatre

Plus ça change, plus c’est pareil

Bien qu’attrayant et intéressant, le spectacle présente quelques maladresses, notamment une mise en scène un peu lourde et qui a tendance à rendre opaque le sens de certains éléments qu’on aurait avantageusement pu mettre de l’avant. Ainsi, les mouvements de danse qu’exécutent les personnages de temps à autre semblent dénoter un monologue intérieur qui, malheureusement, reste généralement énigmatique. De même, certaines ellipses autour de la nudité ou des liens romantiques rendent sibyllines, par moment, les dynamiques entre les personnages.

Si le texte propose une réflexion qu’on pourrait trouver un peu mince, notons par ailleurs que la mise en exergue de ce contexte historique face à celui d’aujourd’hui constitue déjà un argument éloquent. Cela dit, on souhaiterait une intention un brin plus poussée, des dialogues un peu plus fluides. Il n’en est pas moins interprété avec conviction par les trois jeunes comédiennes dont le jeu parfois inégal laisse néanmoins transparaître un humour et une complicité qui font pardonner bien des défauts.

Sur l’écran qui domine le fond de la scène, des extraits d’archives sont projetés avec sobriété ; opportuns et efficaces, ils permettent de bien situer visuellement l’époque représentée. Soulignons l’ingénieuse conception sonore, qui fait excellent usage des « tubes » de la fin des années 1960. Ceux-ci sont surtout joués sans paroles, ce qui crée une sorte de canevas auditif poussant le public à compléter par lui-même. Sortons-nous de la nostalgie programmée pour entrer dans la co-création ? Quoi qu’il en soit, l’effet est irrésistible.

Par contraste à ses quelques faiblesses, le spectacle tire une force appréciable de la grande pertinence de son propos. S’inscrivant à la perfection dans l’air du temps, ce dernier permet de mettre en perspective les batailles livrées il y a quelques décennies, les jalons parcourus depuis et les droits que grand nombre d’entre nous, pour paraphraser Simone de Beauvoir, font l’erreur de tenir pour acquis. Caravan propose un salutaire retour en arrière sur la justice reproductive et, en nous faisant voyager le long des tours et détours d’une engageante amitié à trois, donne à réfléchir sur la solidarité féminine et le soutien des personnes marginalisées.

© Tableau d’Hôte Theatre

Caravan

Texte : Anna Burkholder. Mise en scène : Liz Valdez. Scénographie et éclairage : Zoe Roux. Costumes : Diana Uribe. Son : Violette Kay. Projection et direction technique : Aurora Torok. Régie : Craig Francis. Avec Olivia Kearvell-Jobin, Elly Pond et Prerna Nehta. Une production de Tableau d’Hôte Theatre en collaboration avec Playwrights’ Workshop Montréal présentée au Monument-National jusqu’au 2 juin 2024.

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel est docteure en études sémiotiques et associée de recherche à la University of the Free State en Afrique du Sud. Langagière engagée, elle prête sa plume à plusieurs revues et organismes culturels, et poursuit une réflexion vigilante sur la culture et la langue, les identités et l’accessibilité des savoirs.