Critiques

Festival TransAmériques : Des existences précaires

© Mathieu Doyon

Vivre l’art comme une grande utopie. Prendre le théâtre comme un bateau et embarquer dans une épopée chimérique. Se décaler des références attendues et pénétrer dans l’inconnu. C’est ce qu’on attend du Festival TransAmériques : toucher des profondeurs obscures, rester en apnée, et côtoyer des présences d’ordinaire invisibles.

Le programme est alléchant, plein d’initiatives et d’interviews convaincantes. On voit s’annoncer des noms nouveaux. On se réjouit de vivre la grande fête des arts scéniques. Or, cette année, il faut un effort particulièrement soutenu pour suivre les artistes. On cherche à être emballé·es. On aimerait aimer. Mais on est plutôt secoué·es par ce qui nous interpelle, les images et les voix. Les performances absorbent la danse, font fi de nos références, et les diatribes ont des aspects nébuleux.

On sait les artistes engagé·es, et l’édition 2024, militante : forte de la présence autochtone, de la lutte contre les préjugés racistes, de la création des femmes et autres genres – ne sommes-nous pas le public idéal ? –, les œuvres débordent des définitions, contestent les rôles, les attributs, les ordres, les mots mêmes de notre communauté. L’expérience peut paraître ingrate : les existences précaires hantent ce que votre critique a vu. Deux exemples, aussi loin l’un de l’autre qu’on puisse imaginer, en font l’exemple.

© Mathieu Doyon

L’unité contrôlée de Gaudet

Ses onze interprètes rivé·es à un même balancement cadencé durant une heure, ODE de la Québécoise Catherine Gaudet martèle son uniformité singulière : sur un pas et un souffle orchestrés, le mot « Love » est vocalisé, murmuré, projeté, crié, hurlé, scandé sur tous les tons jusqu’à se déformer en « Help ». Forcément obsessionnelle et impérieuse, la forme incontournable et irréprochable du saut impose sa violence destructrice aux corps en mouvement et à leur présence homogénéisée.

On y voit des corps différents, contraints avec sévérité, vitrine d’individus subissant l’ordre imposé : l’idée d’une violence collectivement subie domine. On pensera à la myriade de variations qui égayaient les musiques sérielles et les chorégraphies afférentes des années 1970 et 1980. Tout cela a disparu. L’époque actuelle est rude. L’individu contrôlé souffre de ce martyr.

À la fin, l’exploit accompli par les interprètes emportera le public, qui entonne spontanément un « LOVE » réconfortant aux interprètes. Pour votre critique, la douleur qu’elle ressent à ce qu’ils et elles subissent durant cette heure, car seuls les bras changent de position, et les corps glissent en se réorientant, dit que ces visages grimaçants, déformés par l’effort, méritent beaucoup d’empathie.

Est-ce de la colère, du désespoir, d’autres émotions ou de la douleur, ce que cette chorégraphie signe de si terrible ? Est-elle insuffisante, traumatisante ou l’expression d’une radicale angoisse sociale ? La subtilité habituelle de Gaudet vire ici à un marathon. Le public exhale sa tension en se libérant. Rien ne laissait présager cette dureté dans l’intention explicite de l’artiste; l’œuvre, en se cherchant, est manifestement allée dans son minimalisme au bout d’une autre direction.

ODE

Chorégraphie : Catherine Gaudet. Interprétation : Rodrigo Alvarenga-Bonilla, Stacey Désilier, Dany Desjardins, Francis Ducharme, Aurélie Ann Figaro, Caroline Gravel, Chi Long, Scott McCabe, James Phillips, Geneviève Robitaille. Voix : Myriam Leblanc. Composition musicale : Antoine Berthiaume. Répétitions et conseil dramaturgique : Sophie Michaud. Costumes : Marilène Bastien. Lumières : Alexandre Pilon-Guay. Coaching vocal : Frannie Holder. Spatialisation sonore : Larsen Lupin. Une production du Centre de Création O Vertigo présentée au Festival TransAmériques du 1er au 4 juin 2024.

Being Future Being : Disjonctions autochtones

© Maria Baranova

Après une harangue au public – sans traduction, on est à l’extérieur du théâtre –, Emily Johnson invite une quinzaine de spectateurs et spectatrices à prendre place dans l’espace scénique. C’est long, l’atelier prend le pas sur l’œuvre, qui trouvera son rythme passé la moitié de la proposition. Il y aura alors une véritable explosion de diversité et de singularités claniques, autour d’une montagne de terre, entre des images virtuelles de forêt (fort belles) et tout le public environnant. Les présences masquées et lourdement drapées, énigmatiques, se mettent à danser.

Les quatre interprètes de Being Future Being nous désarçonnent sans nous retenir, dans ce projet trop hirsute pour avoir un propos clair. Les codes de lecture nous manquent-ils ? Le matériau est abondant, a-structuré, et le passé déborde sur un avenir qui se veut rayonnant. Mais il y a du brouhaha dans l’aube tempétueuse de Johnson. La volonté d’une autre histoire soutient sa vitalité, nourrie aux sources autochtones. À rebours, un espoir de revanche transforme les sacrifices passés. J’en suis sortie groggy, mais moins hantée par l’idée d’un suicide collectif que par la lumière qui viendra de cette résilience que nous sommes convié·es à partager.

Being Future Being

Création, scénographie et interprétation : Emily Johnson. Cocréation et interprétation : Ashley Pierre-Louis, Brandi Norton, Stacy Lynn Smith, Sugar Vendil. Composition musicale : Raven Chacon. Lumières : Itohan Edoloyi. Masque, objets, conception et construction du portail et direction de production : IV Castellanos. Conception personnages en courtepointes : Korina Emmerich. Conception courtepointes : Maggie Thompson. Tatouages du portail : Holly Mititquq Nordlum. Costumes : Raphael Regan. Drapage des costumes : Cathleen O’Neal. Soutien à la gestion : George Lugg. Contribution au processus de création : Zachary Crumrine, Joelly Dundorf, Kevin Holden, Sara Lyons, Drew Michael, Tyler Rai Joseph Silovsky. Au Festival TransAmériques du 26 au 28 mai 2024.

Guylaine Massoutre

À propos de

Professeure au cégep du Vieux Montréal, critique de littérature et de danse, auteure, elle collabore à JEU depuis 1991, au Devoir depuis 1997 et à Spirale depuis 2009.