Critiques

Weathering : Jungle humaine

© Maria Baranova

Une certaine dose de patience et de « confiance dans le processus » est de mise pour encaisser la première phase de la pièce Weathering, qui clôt sur une note de vulnérabilité extatique le Festival TransAmériques.

Dix interprètes aux corps aussi divers que singuliers prennent place, sur une plateforme beige qui pourrait être un matelas de gymnase. En filigrane, une trame sonore en sourdine, qui scande : « Teeth, skin, guts, mouth… »

Ils et elles se tiennent fermement debout sur ce sol instable et entouré d’estrades où prend place le public. L’une est en collant et en parka hivernal, une autre porte un imperméable, d’autres sont en shorts, en jeans, en survêtements de sport… Des gens bien ordinaires, on dirait, des citoyen·nes tatoué·es de l’urbanité. Agglutiné·es dans cette promiscuité fusionnelle, les interprètes sont immobiles, ou presque, longtemps, accomplissant une danse hypnotique de transformation.

Des micromouvements sont pourtant accomplis, modifiant en catimini la forme de ce paysage humain en métamorphose. Le temps se fige, l’attente, la stupéfaction. Une main prend l’épaule de l’autre, un doigt se glisse dans la bouche du voisin, les corps se courbent, les vêtements tombent au sol… Un membre de l’équipe technique descend sur la scène et fait tourner le matelas, permettant l’observation de la scène sous un autre angle. Ce vide pousse le public à l’exploration intérieure pour construire du sens.

Assise dans les gradins, la créatrice du spectacle, Faye Driscoll, participe aussi en soufflant dans un micro, partageant ainsi sa voix au crescendo subtil qui est aussi capté par des microphones qui surplombent la scène. Nous, spectateurs et spectatrices, avons tout notre temps pour contempler, accepter la transe, réfléchir à la manière dont les êtres sont tous interreliés, à la lenteur du temps qui passe et forge la nature, les êtres, de manière souvent invisible et subtile.

© Maria Baranova

Tempête des sens

Une vaste part du sens et de l’émotion qui traverse Weathering passe par les regards des interprètes, qui transmettent une angoisse d’exister, de traverser des temps incertains, voire apocalyptiques. Il y a une détresse latente qui enveloppe le spectacle d’un peu plus d’une heure, qui graduellement finit par basculer vers une communion charnelle collective, marquée par des cris, des larmes, du désespoir, de la jouissance triste. Dépouillé·es de leurs couches de vêtements et de leur pudeur, les performeurs et performeuses s’adonnent alors à un rituel collectif où sensualité, violence, décadence sont convoqués. Ce qui, à certains moments, nous rappelle les belles années des happenings de Dave St-Pierre, avec ces élans permissifs et baromètres de l’inconscient collectif.

Une montée cathartique prend forme, avec le concours des technicien·nes de scène qui vaporisent les interprètes (et les spectateurs et spectatrices des rangées d’avant !) d’eau parfumée. Des objets, des vêtements, de la poudre de talc, des prothèses mammaires tombent de la scène et atterrissent un peu partout, des pétales de fleurs s’envolent. Le matelas pivotant tourne de plus en plus vite et le danger se met de la partie. L’hypnose est remplacée par le choc d’être témoin d’un chaos si furieusement vivant et débordant.

Tous les artistes de la production (désormais totalement dénudé·es) s’en donnent alors à cœur joie, dans un intense carrousel scénique, totalement captivant qui, bien franchement, pourrait mal tourner. Heureusement, la chorégraphie ne tourne pas au vinaigre, et tout ce qui casse est le quatrième mur, alors que les interprètes se fondent avec des membres du public, devenus des alliés, des complices émotifs.

La réussite de Weathering se situe surtout dans la façon dont Faye Driscoll a accompli un tableau d’ensemble, où la vulnérabilité triomphe de l’individualité. Le jeu d’ensemble, la cohésion et le sens triomphent dans cet étrange ballet où le collectif l’emporte. Il s’agit d’une rencontre des corps, fascinants à observer dans leur expression authentique de la douleur de vivre dans un monde à répétition secoué par des secousses émotives. Et le public est convié à entrer dans le cercle, envoûté par cette expérience tempétueuse, multisensorielle qui défait les codes scéniques pour mieux relier les âmes.

© Maria Baranova

Weathering

Production, mise en scène, chorégraphie : Faye Driscoll. Interprétation : James Barrett, Kara Brody, Miguel Alejandro Castillo, Amy Gernux, Shayla-Vie Jenkins, Jennifer Nugent, Cory Seals, Maya Laliberté, Carlo Antonio Villanueva, Jo Warren. Scénographie : Jake Margolin et Nick Vaughan. Lumières : Amanda K. Ringger. Direction musicale : Sophie Brous. Costumes : Karen Boyer. Dramaturgie et conception olfactive : Dages Juvelier Keates. À l’Usine C jusqu’au 5 juin 2024.

Sylvie St-Jacques

À propos de

Journaliste depuis 25 ans, Sylvie St-Jacques a été chroniqueuse de théâtre à La Presse (2006-2012) et a écrit sur la vie culturelle d’ici et d’ailleurs dans plusieurs médias canadiens. Depuis 2018, elle poursuit des recherches doctorales en études du développement global à l’Université Queen’s en Ontario.