Critiques

Playground : j’aime beaucoup ce que je vois : La peur de rien

© Sean Scobbie

Il est impossible de résumer ici l’histoire des mouvements artistiques majeurs Gutai et Fluxus qui ont révolutionné l’art contemporain à partir des années d’après-guerre et dont il est question dans le spectacle Playground : j’aime beaucoup ce que je vois. Nous avons beaucoup aimé aussi.

À l’heure où l’utilisation de la performance s’impose de plus en plus dans les arts vivants (en danse et en théâtre notamment), il est essentiel de revenir à ses origines méconnues, mis à part, peut-être, les noms de quelques « vedettes » de la discipline comme Marina Abramović et Yoko Ono. Mégastar du genre, la première ne faisait pas partie des membres de Fluxus, mais la deuxième, si, avec les porte-étendards du mouvement qu’étaient George Maciunas, Joseph Beuys et Nam June Paik. Fluxus, comme Gutai au Japon, se basait sur la performance – corporelle avant tout – qui remettait en question les diktats de l’art moderne avec humour, engagement et provocation.

Grandement inspiré cette fois par son sujet, Olivier Kemeid a écrit un texte qui reprend les concepts et les façons de faire de la performance en les inscrivant dans un texte souvent poétique, voire dadaïste (l’une des inspirations de Fluxus). Le metteur en scène Frédéric Dubois utilise l’Espace Transmission pour ce qu’il est, le contraire d’une salle de spectacle. L’art de la performance d’ailleurs, avait surtout cours à l’époque dans des galeries ou, parfois, des musées.

Les actions sont disséminées un peu partout au sein de ce lieu non-conventionnel: dans un escalier en colimaçon, le cadre d’une porte de garage, et usant d’accessoires lowfi comme des lampes, un projecteur d’acétates, de petites boîtes en bois et une table. Dans tous les cas, il s’agit de renvois directs aux happenings de Fluxus, respectant autant leur caractère surprenant que sans scénographie.

Sourire en coin, bien souvent, les nombreux interprètes ne jouent pas de rôle – ce qui aurait été antinomique avec le sujet du spectacle – et rendent bien souvent le public complice des actions à venir lues sur des feuilles de papier… Comme dans le temps, pourrions-nous ajouter.

© Sean Scobbie

Ludique et dangereux

L’art de la performance peut devenir une fête, comme c’est le cas ici, ou passer des messages sociopolitiques, mais était généralement empreint de danger physique pour les performeurs et performeuses. Pensons aux longs ciseaux tendus aux membres du public invités à venir découper morceau par morceau les vêtements de Yoko Ono dans Cut Piece; Shoot où l’artiste Chris Burden se faisait tirer dessus par un véritable pistolet; et la violoncelliste Charlotte Moorman, connue pour avoir joué les seins nus, mais surtout pour avoir « performé » jusqu’à la fin avec son complice Nam June Paik, malgré un cancer qui l’emportera finalement en 1991. Plusieurs de ces actions sont évoquées avec pertinence dans le spectacle et d’autres sont résumées dans une courte vidéo projetée vers la fin.

On y répétera aussi une phrase de Moorman qui résume très bien l’état d’esprit des artistes de la performance, qui pourrait encore nous inspirer aujourd’hui : « je n’ai peur de rien ». Playground représente un superbe hommage et un bon cours d’histoire de l’art en accéléré, même s’il demeure bien sage comparé à la scène artistique d’hier. Au moment où le sous-financement des arts est décrié dans la rue, que reste-t-il donc de la radicalité ? Cet espace de liberté totale où la peur était proscrite et tous les espoirs permis.

© Sean Scobbie

Playground : j’aime ce que je vois

Texte : Olivier Kemeid. Mise en scène : Frédéric Dubois. Assistance à la mise en scène et régie : Stéphanie Capistran Lalonde. Dramaturgie : Chloé Gagné Dion. Scénographie : Romain Fabre. Assistance à la scénographie : Fruzsina Lanyi. Lumière : Joëlle Leblanc.Son : Arthur Champagne. Vidéo : Juliette Papineau-Holdrinet. Direction de production : Juliette Farcy. Direction technique : Juliette Farcy, assistée de Alexie Pommier. Production et complicité artistiques : Julie Marie Bourgeois. Interprètes : Jade Barshee, Zoé Boudou, Inès Defossé, Alexa-Jeanne Dubé, Odile Gagné-Roy, Philippe Racine et Fabrice Yvanoff Sénat. Une production du Théâtre des fonds de tiroir et de Trois tristes tigres présentée à l’Espace Transmission du 5 au 9 juin 2024.

Mario Cloutier

À propos de

Journaliste depuis 30 ans, Mario Cloutier est spécialisé en arts et culture après avoir été chef de division aux arts (La Presse), correspondant parlementaire (La Presse, Le Devoir) et rédacteur de nouvelles à la radio (Radio-Canada). Membre du comité de rédaction puis rédacteur en chef de JEU, il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec et de la revue Séquences. Dans les arts vivants, c’est la poésie qui le passionne, celle que l’on retrouve dans des créations originales, sortant des sentiers battus.