Critiques

Peter Pan (de poche) : Ouvrir le coffre à déguisements et créer un monde

© David Mendoza Hélaine

Avec Peter Pan, on plonge dans la magie de l’enfance, plus particulièrement dans cette capacité que l’on a enfant à s’inventer un monde à partir de trois objets. La compagnie La Vierge Folle fait un coup double cette année en proposant dans le même lieu et le même dispositif (un coffre au centre, des guirlandes lumineuses au plafond, deux rangées de chaises de chaque côté des voûtes) Les contes à passer le temps et Peter Pan.

On retrouve la patte des propositions de La Vierge folle dans le dépouillement et dans le récit assuré par des interprètes au plus près du public, mais avec une proposition pensée pour un spectacle tout public et particulièrement ouvert aux enfants — ce qui n’est pas le cas des Contes… — et surtout une proposition qui fait ici plus la part belle à quelques jeux d’accessoires et d’effets qui, tout en restant simples, assurent vraiment le merveilleux du récit. La proposition est une réussite et charme autant les enfants que les adultes, ce qui dans le cas de Peter Pan est bien à propos !

Les interprètes et leur metteur en scène (Maxime Robin) reçoivent le public en pyjama (fantaisistes, légèrement vieillots), une chanson est entonnée, accompagnée à la guitare et au xylophone. L’horloge sonne, on comprend qu’il s’agit d’enfants réunis le soir. On donne à la plus âgée un livre qu’elle va lire, Peter Pan. Et alors les cinq interprètes ouvrent le coffre et se partagent les rôles, en s’affublant d’un accessoire ; il est très drôle alors de voir ces « enfants » jouer à l’adulte pour incarner M. ou Mme Darling. Les interprètes vont reconstruire l’histoire de Peter Pan en incarnant tous les rôles, en changeant de personnages en un claquement de doigts ou un revers de costume (la doublure de la robe de chambre de Mme Darling deviendra, une fois retroussée, la culotte bouffante du Capitaine Crochet !).

Une magie de bout de ficelle (ou de poudre de fée)

© David Mendoza Hélaine

Avec une telle économie, tout objet devient un évènement et cette mise en scène fait le pari d’une magie faite d’objets, de conventions partagées et d’un soupçon d’habileté technique (projection de diapositives sur une couverture tendue pour retracer la genèse du personnage de Peter Pan, silhouettes de papiers retirées du livre à l’effigie des trois frères et sœur et qui sont discrètement accrochées par un simple pli sur un fil de nylon quasi invisible, que tire Peter Pan lentement pour faire s’envoler les enfants, pierres lumineuses manipulées et « lancées » avec la dextérité de magicien·nes pour évoquer la Fée Clochette volant d’un personnage à l’autre ou que Peter glisse sous sa casquette, etc).

Mentionnons également la création si efficiente et si simple de Nana, faite de trois paires de chaussettes, dont une partie dessine la gueule, le museau, les oreilles alors que deux chaussettes enfilées chacune dans un bras deviennent les pattes de l’animal : les trois enfants donnent ainsi vie à la marionnette Nana. Lorsqu’elle est mise à la niche, il suffit de retirer les chaussettes du bout des mains et de ranger le tout dans le coffre et l’animal (la marionnette) n’existe plus.

Un merveilleux fait de trois fois rien et qui parie aussi sur la complicité avec le public, qui voit se construire l’effet ; la perle étant la nage de dos du Capitaine Crochet, allongé sur deux plateaux à roulettes à même le sol et qui lors de la première a eu bien du mal à se mouvoir, quand il n’emmêlait pas son crochet dans sa perruque ; un moment de complicité avec le public assez délicieux. Tout comme les réactions spontanées du jeune public, qui ont vraiment mis de la poudre de fée sur la représentation — pour poursuivre la métaphore. On a eu ainsi pendant la première représentation du spectacle de nombreuses réactions spontanées du public (et pas que des enfants !), qui étaient souvent des commentaires magnifiques sur ce qui était en train de se passer.

L’équipe est très soudée et développe un jeu intéressant qui mène le récit et le tient sans faillir, même si au début le trait semblait appuyé pour incarner les enfants. Les interprètes font preuve d’une belle maîtrise et entonnent également des chansons avec brio et de beaux arrangements musicaux. Une mention spéciale à Steven-Lee Potvin, qui incarne avec justesse ce Peter Pan trop accroché à l’enfance ; personnage ambiguë à la fois sympathique et dur, peut-être aussi enfermé dans sa volonté illusoire de ne pas grandir. L’acteur exprime parfaitement ce mélange bravache de celui qui veut jouer le chef et sait se mettre tout le monde dans la poche, tout en restant soupe au lait ou fragile (et cela vaut autant pour M. Darling que pour Peter, qu’il incarne). Autre mention spéciale à Valérie Laroche qui incarne Mme Darling, en passant avec fluidité au statut d’adulte — retrouvant aussi par moment des souvenirs de sa jeunesse —, mais surtout devient un Capitaine Crochet épatant de rouerie et de drôlerie.

Cette proposition de poche propose une version enjouée et pleine de fantaisie qui est autant une belle initiation au théâtre qu’un retour vers des souvenirs d’enfance. Et de voir en face de nous les face réjouies et les réactions du public fait aussi partie de la beauté de la proposition.

© David Mendoza Hélaine

Peter Pan (de poche)

Texte : J.M. Barrie. Mise en scène : Maxime Robin. Adaptation : Maxime Robin et Sophie Thibeault. Direction artistique : Sophie Thibeault. Conception visuelle : Erica Schmitz. Éclairage : Keven Dubois. Musique : Frédéric Brunet. Avec Israël Gamache, Valérie Laroche, Steven Lee Potvin, Sophie Thibeault et Sarah Villeneuve-Desjardins. Une production de La Vierge folle, présentée à Premier Acte du 20 au 31 décembre 2025.

Ludovic Fouquet

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.