Critiques

Changer de vie : Chat GPT mon amour

© Suzane O’Neill

L’intelligence artificielle (IA) et les besoins affectifs. C’est autour de ces deux concepts – qui « la fascinent et la dépassent » – que l’autrice Catherine Léger a imaginé sa nouvelle pièce. Comme à son habitude, elle prend un travers de la société actuelle qu’elle dépeint avec humour. Ici, on suit Nathalie et Christian, un couple de quarantenaires engoncés dans leur vie monotone et confortable mais rêvant de changement. Puis débarque Jasmine, vaguement suicidaire et surtout perdue, qui confie la moindre de ses décisions à Chat GPT. De là, leur quotidien va être bouleversé… Pour un vrai changement de vie ?

Ici, Catherine Léger entrecroise à la technologie des questions existentielles – c’est quoi le bonheur ? Comment le trouver ? – et de mieux-être, en tentant le lâcher prise et l’affranchissement de la fatigue décisionnelle. La solution donc : tout confier à Chat GPT, dans une expérience qui apparaît aux personnages comme libératrice. Dans ce sujet de la machine et de la technologie, on est pourtant dans un tout autre registre que Boîte noire de Catherine-Anne Toupin, qui présente actuellement à Duceppe un thriller dystopique dérangeant.

Car si Changer de vie nous fait parfois rire jaune – on a tous quelqu’un dans notre entourage qui questionne l’IA pour un oui ou pour un non, ignorant au passage les litres d’eau gaspillés dans le processus -, on est bien ici dans la comédie. Les personnages sont un peu perchés, les situations loufoques et absurdes, le trait étant juste assez forcé pour nous éloigner d’un réalisme malaisant.

Suz O'Neill
Le travail de Philippe Lambert, qui signe ici sa cinquième mise en scène de pièces de Catherine Léger, appuie encore l’aspect comique. Chaque scène est par exemple séparée de la suivante par un noir accompagné d’un petit jingle de percussions – les premières scènes étant particulièrement courtes, on se lasse d’ailleurs vite du procédé.

La scénographie est constituée sobrement d’un sofa côté jardin et d’un fauteuil côté cour, figurant chacun le domicile du couple ou de Jasmine. Le mur est traversé d’une ligne horizontale lumineuse à la couleur changeante, qui rappelle tantôt le jour, tantôt la nuit, mais surtout l’omniprésence de la technologie. Dans cet espace minimaliste, ce sont les interprètes qui prennent toute la place et déploient leur talent. On saluera notamment Marilyn Castonguay, qui apporte tellement de naturel et de fraîcheur à sa Jasmine, et Steve Laplante, délicieux de nonchalance en producteur raté.

Le rire est bienvenu devant cette intrigue pas si éloignée de tant de réalités. Devant cette Nathalie qui a tellement besoin de réponses (que sa psy ne peut pas lui donner) qu’elle se repose entièrement sur l’IA, lui confiant également ses besoins d’affection. « Catherine Léger nous met un bon vieux miroir dans la face pour nous montrer avec humour que notre boussole morale est peut-être un petit peu déréglée », écrit Philippe Lambert dans le livret du spectacle. Mais l’autrice nous avait habitués à plus de rire, justement… Si on passe un bon moment devant Changer de vie, on en a passé de meilleurs devant les spectacles issus de ses précédents textes. En attendant, la pièce parle tellement au public que des supplémentaires sont déjà prévues pour septembre.

© Suzane O’Neill

Changer de vie

Texte : Catherine Léger. Mise en scène : Philippe Lambert. Avec : Isabelle Brouillette, Marilyn Castonguay, Steve Laplante, Hubert Proulx et les voix de Guillermina Kerwin et Sébastien Rajotte. Assistance à la mise en scène : Dominique Cuerrier. Décor, costumes et accessoires : Marc Senécal. Lumières : André Rioux. Musique : Jeannot Bournival. Maquillages : Véronique St-Germain. Une production La Manufacture, présentée au Théâtre de la Licorne du 20 janvier au 7 mars, puis en supplémentaires du 1er au 17 septembre 2026.