Tandis qu’en ce moment, au Théâtre La Licorne, la comédie satirique Changer de vie, de Catherine Léger, traite de la fatigue décisionnelle et présente des personnages qui abdiquent leur libre arbitre au profit de l’intelligence artificielle, Duceppe propose Boîte noire, de Catherine-Anne Toupin, un thriller dystopique au cœur duquel une nouvelle avancée technologique permet aux individus qui ont les moyens financiers d’y accéder de déprogrammer leur cerveau de ses tares et traumas afin qu’il puisse effectuer de meilleurs choix. C’est indéniable : l’immixtion de la machine dans le processus décisionnel humain apparaît comme une préoccupation inscrite dans l’air du temps.
Le plus récent opus de l’autrice de La Meute et d’À présent mise sur l’une de ses grandes forces : sa maîtrise de la structure du récit. La courbe dramatique de Boîte noire non seulement tient le public en haleine, mais expose une évolution crédible des personnages. Eliza (campée par la dramaturge elle-même), fondatrice d’une entreprise d’informatique de pointe et hantée par le spectre d’une expérience traumatique, met au point, assistée de son frère, un programme permettant de se délester des schémas décisionnels récurrents délétères qui parasitent notre existence, qu’il s’agisse de dépendances, de carences, de difficultés à gérer ses émotions, etc.
Or, la boîte (tel que se nomme le dispositif technologique en question) s’emballe et les dommages qu’elle cause croissent plutôt que de se résorber, comme s’entête pourtant à l’espérer la chercheuse arborant d’élégantes tenues blanches aux lignes épurées (conçues par Cynthia St-Gelais et son équipe), qui, telle un docteur Frankenstein de l’ère futuriste, perd peu à peu tant sa rationalité à l’égard de sa création que son humanité. Car non contente d’user de réfugiés en tant que main-d’œuvre à prix plus que modique, Eliza finira par les recruter en guise de cobayes après s’être elle-même prêtée à plusieurs tours d’essais, ce qui n’est pas sans rappeler le docteur Jekyll de Robert Louis Stevenson.
Limpide mise en garde
Ces deux mondes, soit celui des opulents décideurs et celui des indigents réduits à un quasi-esclavage, sont fort symboliquement répartis sur les deux étages de l’imposante scénographie élaborée par Odile Gamache. Il y a le haut et le bas, le nord et le sud, les exploitants et les exploités. Les éclairages de Julie Basse tirent le plein potentiel du dispositif scénique où trône le colossal et funeste cube censé parfaire l’être humain.
Cet univers se révèle habilement orchestré par Justin Laramée, qui avait signé la mise en scène de Seeker de Marie-Claude Verdier, une autre œuvre de science-fiction, un genre peu fréquemment exploré dans notre dramaturgie. Les stratagèmes utilisés pour que soient illustrés les souvenirs et affabulations des sujets soumis au traitement de la boîte s’avèrent particulièrement adroits.
Si la pièce de Catherine-Anne Toupin et sa mise en scène convient efficacement le public dans un univers aussi cohérent qu’inquiétant et que la trame narrative qu’elle tisse, malgré quelques circonvolutions sur elle-même, captive, le message assez simple, voire simpliste, qu’elle véhicule – soit, essentiellement, qu’il faut se méfier de l’intrusion tentaculaire de l’intelligence artificielle dans nos vies et des coûts humains cachés de cette industrie – se trouve martelé plutôt que suggéré. De toute évidence, le désir de clarté a primé, dans l’écriture, sur la subtilité. Cette préséance s’est en outre répercutée sur le jeu de certains interprètes, qui adhère à la même tangente.
Cela n’empêchera certainement pas les amateur.rices de science-fiction d’apprécier cette proposition théâtrale où l’on peut déceler certaines influences cinématographiques et télévisuelles (The Fly de David Cronenberg, Stranger Things des frères Duffer, Cube de Vincenzo Natali…). Et il serait bien vain de bouder son plaisir.
Texte : Catherine-Anne Toupin. Mise en scène : Justin Laramée. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Scénographie : Odile Gamache. Accessoires : Julie Measroch. Costumes : Cynthia St-Gelais, assistée de Juliette Dubé-Tyler et Sarah Chabrier. Éclairages : Julie Basse. Musique : Alex McMahon. Maquillages et coiffures : Sylvie Rolland-Provost, assistée d’Ana Maria Dirdara. Perruques : Rachel Tremblay. Avec Lamia Benhacine, Frédéric Blanchette, Émilie Gilbert, Vincent-Guillaume Otis, Madeleine Sarr, Aimé Shukuru, Catherine-Anne Toupin, Victor Andres Trelles Turgeon et, en alternance, Nina Laramée et Madeleine Traversy. Une production de Duceppe, présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 22 février.
Tandis qu’en ce moment, au Théâtre La Licorne, la comédie satirique Changer de vie, de Catherine Léger, traite de la fatigue décisionnelle et présente des personnages qui abdiquent leur libre arbitre au profit de l’intelligence artificielle, Duceppe propose Boîte noire, de Catherine-Anne Toupin, un thriller dystopique au cœur duquel une nouvelle avancée technologique permet aux individus qui ont les moyens financiers d’y accéder de déprogrammer leur cerveau de ses tares et traumas afin qu’il puisse effectuer de meilleurs choix. C’est indéniable : l’immixtion de la machine dans le processus décisionnel humain apparaît comme une préoccupation inscrite dans l’air du temps.
Le plus récent opus de l’autrice de La Meute et d’À présent mise sur l’une de ses grandes forces : sa maîtrise de la structure du récit. La courbe dramatique de Boîte noire non seulement tient le public en haleine, mais expose une évolution crédible des personnages. Eliza (campée par la dramaturge elle-même), fondatrice d’une entreprise d’informatique de pointe et hantée par le spectre d’une expérience traumatique, met au point, assistée de son frère, un programme permettant de se délester des schémas décisionnels récurrents délétères qui parasitent notre existence, qu’il s’agisse de dépendances, de carences, de difficultés à gérer ses émotions, etc.
Or, la boîte (tel que se nomme le dispositif technologique en question) s’emballe et les dommages qu’elle cause croissent plutôt que de se résorber, comme s’entête pourtant à l’espérer la chercheuse arborant d’élégantes tenues blanches aux lignes épurées (conçues par Cynthia St-Gelais et son équipe), qui, telle un docteur Frankenstein de l’ère futuriste, perd peu à peu tant sa rationalité à l’égard de sa création que son humanité. Car non contente d’user de réfugiés en tant que main-d’œuvre à prix plus que modique, Eliza finira par les recruter en guise de cobayes après s’être elle-même prêtée à plusieurs tours d’essais, ce qui n’est pas sans rappeler le docteur Jekyll de Robert Louis Stevenson.
Limpide mise en garde
Ces deux mondes, soit celui des opulents décideurs et celui des indigents réduits à un quasi-esclavage, sont fort symboliquement répartis sur les deux étages de l’imposante scénographie élaborée par Odile Gamache. Il y a le haut et le bas, le nord et le sud, les exploitants et les exploités. Les éclairages de Julie Basse tirent le plein potentiel du dispositif scénique où trône le colossal et funeste cube censé parfaire l’être humain.
Cet univers se révèle habilement orchestré par Justin Laramée, qui avait signé la mise en scène de Seeker de Marie-Claude Verdier, une autre œuvre de science-fiction, un genre peu fréquemment exploré dans notre dramaturgie. Les stratagèmes utilisés pour que soient illustrés les souvenirs et affabulations des sujets soumis au traitement de la boîte s’avèrent particulièrement adroits.
Si la pièce de Catherine-Anne Toupin et sa mise en scène convient efficacement le public dans un univers aussi cohérent qu’inquiétant et que la trame narrative qu’elle tisse, malgré quelques circonvolutions sur elle-même, captive, le message assez simple, voire simpliste, qu’elle véhicule – soit, essentiellement, qu’il faut se méfier de l’intrusion tentaculaire de l’intelligence artificielle dans nos vies et des coûts humains cachés de cette industrie – se trouve martelé plutôt que suggéré. De toute évidence, le désir de clarté a primé, dans l’écriture, sur la subtilité. Cette préséance s’est en outre répercutée sur le jeu de certains interprètes, qui adhère à la même tangente.
Cela n’empêchera certainement pas les amateur.rices de science-fiction d’apprécier cette proposition théâtrale où l’on peut déceler certaines influences cinématographiques et télévisuelles (The Fly de David Cronenberg, Stranger Things des frères Duffer, Cube de Vincenzo Natali…). Et il serait bien vain de bouder son plaisir.
Boîte noire
Texte : Catherine-Anne Toupin. Mise en scène : Justin Laramée. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Scénographie : Odile Gamache. Accessoires : Julie Measroch. Costumes : Cynthia St-Gelais, assistée de Juliette Dubé-Tyler et Sarah Chabrier. Éclairages : Julie Basse. Musique : Alex McMahon. Maquillages et coiffures : Sylvie Rolland-Provost, assistée d’Ana Maria Dirdara. Perruques : Rachel Tremblay. Avec Lamia Benhacine, Frédéric Blanchette, Émilie Gilbert, Vincent-Guillaume Otis, Madeleine Sarr, Aimé Shukuru, Catherine-Anne Toupin, Victor Andres Trelles Turgeon et, en alternance, Nina Laramée et Madeleine Traversy. Une production de Duceppe, présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 22 février.