Critiques

Macbeth : Jeux d’ombres et de miroirs

© Yves Renaud

Loin des lochs, des champs de bruyère et des cottes de mailles, le Macbeth de Robert Lepage se passe en bonne partie dans un motel, de nos jours, ici même ou à côté, et les lairds en tartan sont devenus des motards tatoués. Présenté pendant plusieurs mois au Festival de Stratford l’année dernière, cette mise en scène originale a ravi par le chic de sa griffe et son esthétique recherchée.

Une grande différence caractérise toutefois le spectacle présenté à Montréal : en français, c’est la « tradaptation » de Michel Garneau, publiée en 1978, qui devient l’expression même de l’œuvre. Oublions les personnages assoiffés de pouvoir ou défenseurs de la vertu, mettons de côté le sang, les fantômes et la sorcellerie : les deux étoiles du spectacle sont la scénographie et la langue, et chacune étincelle de son côté. Leur amalgame, toutefois, ne met pas nécessairement le feu aux poudres. C’est que la conjonction de cette langue bien particulière avec le contexte criminel-biker est par moment un peu dure à avaler et qu’elle crée une forme d’interférence, remettant parfois en question notre consentement à la suspension de l’incrédulité.

Heureusement, l’aspect visuel du spectacle se charge de nous remettre dans le droit chemin. La scène d’ouverture en est une d’anthologie, confondant notre perception de la gravité et installant, sur fond de véritable générique de série, une facture décidément télévisuelle à l’ensemble du spectacle. C’est d’ailleurs ce jeu d’ombres et de reflets qui retient l’attention, ce savoir-faire d’illusionniste qui confond les sens. Du début à la fin du spectacle, la scène est plongée dans une pénombre – propice aux maléfices et aux desseins les plus noirs – qui laisse libre cours aux subterfuges de la lumière. Les immenses miroirs servent d’une part à élaborer des effets de foule et de multiplication, et permettent aussi, en combinaison avec les éclairages et des parois coulissantes, de créer un monde surnaturel où évoluent spectres et personnages fantastiques.

© Yves Renaud

Scène mouvante

La conception sonore de John Gzowski crée une ambiance immersive totale, de la musique jusqu’au bruit des grillons et des vaguelettes lorsqu’une chaloupe traverse un lac de nuit. Quant au décor, un colossal motel à deux étages, il est retourné et ajusté à de nombreuses reprises par une armée de technicien·nes dont la performance athlétique dépasse à peine celle des comédien.nes, toujours en mouvement de haut en bas de l’espace scénique. Plusieurs d’entre eux sont fort sollicité·es dans les nombreux rôles qu’exige la pièce, et ils et elles offrent dans l’ensemble de solides performances.

Reda Guerinik impressionne en Banquo, notamment par son impétuosité tout en nuances, mais aussi par sa maîtrise particulièrement éloquente de la langue indocile de Garneau, talent que partage Guillaume Laurin, excellent en Malcolm. Soulignons aussi la présence exceptionnelle de Dominique Quesnel dans le rôle du portier (ou de la portière), qui rayonne dans ce rôle secondaire pourtant aux antipodes de celui de Lady Macbeth qu’elle incarnait en 2015 dans le Macbeth d’Angela Konrad. La Lady M d’aujourd’hui, Violette Chauveau, endosse avec fougue son rôle et les bustiers en cuir de Michael Gianfrancesco, inspiré concepteur des costumes qui reproduit avec un admirable souci du détail une esthétique motarde digne des séries télévisées les plus populaires.

On ne peut nier la fascination qu’exerce cette œuvre réellement spectaculaire, sombre et lourde, traversée d’éclairs de beauté, comme la magnifique défenestration de Lady Macbeth. Ponctuée de quelques rares moments d’humour, de références visuelles et auditives à la culture populaire, la pièce écossaise version Lepage nous offre également une légère tendance camp qui fait du bien et que, certainement, le grand Will lui-même aurait appréciée.

© Yves Renaud

Macbeth

Mise en scène : Robert Lepage. Traduction du texte : Michel Garneau. Assistance à la mise en scène : Félix Dagenais. Direction de création : Steve Blanchet. Décor et accessoires : Ariane Sauvé. Costumes : Michael Gianfrancesco. Éclairages : Kimberly Purtell. Musique originale et conception sonore : John Gzowski. Avec David Boutin, Violette Chauveau, Richard Fréchette, Alexandre Goyette, Reda Guerinik, Guillaume Laurin, Olivier Normand, Rodley Pitt, Marco Poulin, Dominique Quesnel, Mathieu Quesnel, Philippe Racine, Fabrice Yvanoff Sénat et Gabriel Simard. Une production originale du Festival de Stratford 2025, créée en collaboration avec Ex Machina, en coproduction avec le Théâtre du Nouveau Monde, Ex Machina, le Théâtre français du CNA et Le Diamant, présentée au TNM du 20 janvier au 1er mars 2026.

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel est critique de théâtre, traductrice et chercheuse. En plus d'écrire pour JEU depuis plusieurs années, elle est membre de la rédaction du magazine Circuit. Passionnée par les interactions complexes entre langues et cultures, elle explore les questions identitaires, les expériences migrantes et les littératures diasporiques. Docteure en sémiotique, elle collabore avec l'UQAM, l'UQTR et l'Association for Translation Studies in Africa.