Impossible de dire qu’on a aimé ce qu’on a ressenti en sortant de Kiki et la colère. On se sent sale. Ça fait mal. Mais, comme après une épreuve, on a aussi l’impression d’avoir vécu quelque chose qui nous a porté plus loin.
Cru, violent, d’une vérité archi assumée, cette pièce marque l’entrée fracassante du poète et cinéaste Alexandre Dostie au théâtre. Après ses recueils (Shenley, Trois saisons aux courses, Que ceux qui m’aiment me sauvent) et ses courts métrages (Mutants, Je finirai en prison), il signe un premier texte scénique qui déchire tout. Portée par une mise en scène de Sébastien David faussement chaotique mais d’une précision redoutable, et par trois interprètes habités — Tommy Joubert, Francis La Haye et Noémie O’Farrell —, ce spectacle nous aspire au cœur d’une tornade.
On est dans un quartier pauvre. Très pauvre. Un Québec poisseux, abandonné. Kiki, un perroquet cockatiel, s’est enfui de sa cage. Franky, aidé de sa sœur Nono, le retrouve perché en haut d’un arbre. Ils l’appellent. Le wézo refuse de descendre. La colère de Franky enfle. À bout de moyens, il grimpe. Plus il monte, plus il vomit sa rage, jusqu’à l’implosion. Et nous, spectateurs-témoins, on reçoit tout ça en pleine figure. En plein cœur. Et ça fait mal. La langue de Dostie est d’une violence inouïe. Livrés sans retenue, à plein poumons, les mots mitraillent. Il y a peu de répit dans la mise en scène : on aurait parfois besoin de respirer, mais on nous en donne très peu l’occasion. Pas de pause. Vous vouliez un show? En v’là un.
Franky, superbement incarné par Francis La Haye, est en criss dès le départ. Il frappe tout : sa sœur, son perroquet, les « sales » du quartier, sa « meuman », son « peupa ». Plus la pièce avance, plus le malaise s’installe. Puis survient Tommy Joubert. Avec une précision chirurgicale, il révèle les failles de cet anti-héros ducharmesque trash. Et, contre toute attente, on se met à l’aimer. Enfin. C’est là que tout prend sens.
La scénographie de Maude Janvier et les éclairages de Nat Descôteaux accentuent ce cauchemar de fond de ruelle, dosant avec justesse le tragique et le comique. Reste la question : aime-t-on être traîné dans la fange? En ces temps de violence généralisée, en a-t-on envie? Oui — quand ceux qui nous y plongent le font avec un verbe aussi virulent que Dostie et une liberté aussi radicale que David. On en sort essoufflé, secoué, mais convaincu : on ne va pas au théâtre que pour de belles histoires. On y va pour être dérangé, questionné, heurté. Kiki et la colère est une œuvre d’art. Une vraie.
Kiki et la colère
Texte : Alexandre Dostie. Mise en scène : Sébastien David. Assistance mise en scène : Érika Maheu-Chapman. Interprétation : Tommy Joubert, Francis La Haye et Noémie O’Farrell. Scénographie et accessoires : Maude Janvier. Lumière : Nat Descôteaux. Environnement sonore : Arthur Champagne. Costumes : Didier Senécal. Maquillages et coiffures : Léonie Lévesque-Robert. Conseil dramaturgique : Alice Moreault. Régie générale : Erika Maheu-Chapman. Direction de production : Jasmine Kamruzzaman et Alice Moreault. Direction technique : Clara Desautels. Cheffe lumière : Marguerite Hudon. Cheffe son : Annie Préfontaine. Équipe technique : Alexis Aubé, Éliane Cordeau, Marilou Maheux, Naomy Mercier et Alejandro Muller-Salas. Une création du Jaune écarlate en codiffusion avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTDA), avec le soutien du Fonds Michelle-Rossignol, présentée au CTDA du 27 janvier au 14 février 2026.



