Critiques

Top Girls : Sortir du trou

© Yanick Macdonald

Il y a quelque chose de déconcertant à voir Top Girls aujourd’hui. Non pas parce que la pièce aurait mal vieilli, bien au contraire, mais plutôt parce qu’elle semble avoir attendu patiemment que nous la rattrapions. Écrite à l’ère Thatcher en 1982 par la Britannique Caryl Churchill, elle parle en effet de 2026 avec lucidité. Dans nos sociétés capitalistes et patriarcales, n’attendons-nous pas des femmes qui réussissent, ou pas d’ailleurs, de continuer à se mutiler le corps ou l’esprit ?

Tout commence par un souper où Marlène convoque à sa table des figures féminines issues de l’Histoire, du mythe et de l’art. Un cercle de parole à travers les âges qui révèle les constantes d’un même récit : pour être libre, il a faut être exceptionnelle ; pour être exceptionnelle, il faut être seule ; pour être seule, il faut renoncer à quelque chose — un enfant, un amour, une classe sociale, son propre corps. Une assemblée de femmes survivantes avant d’être puissantes ?

La mise en scène d’Édith Patenaude comprend cela. Elle choisit la netteté, l’espace, le vide, l’essentiel. Rien de spectaculaire, tant mieux. Quant à la scénographie, sobre et élégante, elle agit comme un cadre qui laisse circuler la pensée, sans distraction. Des femmes parlent. Et ce qu’elles disent, loin de nous conforter, résonne d’autant plus. La traduction de Sarah Berthiaume y est pour beaucoup. Elle ne modernise pas Caryl Churchill, elle la rend vibrante. Les répliques sont les éclats d’une vérité familière. On y entend l’ironie, la fatigue, la colère, le désir de réussir et les impasses.

© Yanick Macdonald

Sur scène, Ève Pressault, Christine Beaulieu, Romy Bédard, Cynthia Wu-Maheux, Laura Côté-Bilodeau et Marie-France Lambert forment un ensemble d’une cohésion remarquable. Chacune occupe sa place avec précision. Ève Pressault donne à Marlène une intensité particulière : elle incarne avec acuité cette figure de la femme qui réussit au prix d’un certain isolement. Bien sûr, cette force n’existerait sans doute pas sans la texture collective que lui offrent ses consœurs.

Et puis la pièce bascule lorsqu’elle quitte les hauteurs symboliques pour rejoindre le sol de la réalité sociale. Joyce, la sœur restée dans la classe ouvrière campée par Christine Beaulieu, Angie, l’enfant déjà abîmée à qui Romy Bédard prête ses traits, poussent Marlène dans ses retranchements. Sans rien dévoiler, cette scène finale cristallise tout ce que la pièce a patiemment raconté jusqu’ici. La question du succès, soudain, devient palpable.

Alors que le capitalisme se durcit, que le conservatisme a le vent en poupe, que les discours masculinistes gagnent du terrain, que la figure de la trad wife refait surface, que les droits des femmes et des minorités sont remis en cause dans de nombreuses régions du monde ou que les corps sont d’autant plus normés (et la liste pourrait ne pas s’arrêter ici), Top Girls d’Édith Patenaude apparaît comme une brèche dans laquelle il faut s’engouffrer. La présentation de la pièce aujourd’hui nous rappelle ainsi que l’émancipation individuelle ne suffit pas quand les structures du passé demeurent intactes.

© Yanick Macdonald

Top Girls

Texte : Caryl Churchill. Traduction : Sarah Berthiaume. Mise en scène : Édith Patenaude. Avec Christine Beaulieu, Romy Bédard, Laura Côté-Bilodeau, Marie-France Lambert, Ève Pressault, Cynthia Wu-Maheux. Assistance à la mise en scène : Chloé Ekker. Scénographie et accessoires : Patrice Charbonneau-Brunelle. Éclairages : Marie-Aube St-Amand Duplessis. Musique : Alexander MacSween. Costumes : Oleksandra Lykova. Maquillages et coiffures : Justine Denoncourt-Bélanger. Direction de production et de création + régie : Suzanne Crocker. Direction technique : Cello Ponce. Habilleuse : Jeanne Dupré. Stagiaire : Geneviève Martineau-Wabant + Florence Riverin. Une production d’ESPACE GO, présentée au Théâtre ESPACE GO jusqu’au 14 février 2026.

Amélie Revert

À propos de

Amélie Revert est journaliste culturelle indépendante de presse écrite. Elle est désormais établie à Montréal, où elle exerce depuis 2017, mais elle a entamé sa carrière en 2015 à Paris puis eu une expérience à Saint-Pierre-et-Miquelon, cet archipel français situé au cœur des provinces maritimes, en tant que journaliste généraliste. Forte de sa double culture, elle surveille attentivement l’évolution de la scène artistique des deux côtés de l’Atlantique et se passionne également pour la gastronomie.