Critiques

Kotygorochko : le petit pois contre le dragon

© Manuel Shink

À la fois conte fantaisiste et manifeste incarné, Kotygorochko aborde l’invasion russe en Ukraine par les yeux de l’enfance. Portée par de jeunes membres de la diaspora ukrainienne, la création de la compagnie montréalaise Toxique Trottoir montre que les arts  et les histoires peuvent être des outils de résistance.

Pour bien des gens au Québec, la guerre en Ukraine est une rumeur lointaine. Une minute sur l’impact de la dernière frappe russe ou des chiffres désincarnés dans un entrefilet nous font capter des soubresauts de cette zone de turbulences sur l’échiquier mondial.

© Manuel Shink

Pourtant, l’invasion qui fait rage pour une quatrième année est en train de marquer profondément une population et une génération. Quand l’avant-guerre est faite de souvenirs d’enfance et que l’éventuelle après-guerre correspond à une vie d’adulte encore floue, la conception du monde, et de la vie, s’en trouve nécessairement affectée.

C’est un peu ce que met en perspective, simplement et candidement, la première scène de Kotygorochko.

Dans un décor chaleureux où s’accumulent tapis, couvertures, laine, tissus aux couleurs organiques, huit personnages se blottissent sous une grande table lorsque les sirènes crient. Des considérations pratiques — retrouver un toutou, manger ses patates, avoir du réseau sur son téléphone — côtoient des questions plus profondes sur la jeunesse sacrifiée.

Chanter, danser, jouer

C’est le chant, la danse, et le jeu qui les sauveront, pendant trois quarts d’heure, de la réalité. Une manière habile de laisser les émotions des jeunes interprètes se rendre jusqu’au public, pleinement déployées et sublimées.

© Manuel Shink

Ils et elles chantent d’abord une comptine rythmée pour apaiser la plus jeune, puis décident de raconter l’histoire de Kotygorochko, qui signifie « petit pois qui roule ». Chacun·e pioche dans l’armoire à costumes pour présenter avec humour et entrain les protagonistes de tout un village. Puis un dragon rouge, vil et destructeur, se déploie sur scène grâce à divers accessoires et aux mouvements de plusieurs interprètes. Une mère seule avale un petit pois qui deviendra le héros, son fils, envoyé en lieu sûr au Canada.

Les épreuves qu’il affrontera prennent une tournure moderne : déjouer les méandres administratifs de Services Canada, apprendre le français (ce que les interprètes ont fait avec courage), garder contact avec sa culture (personnifiée par trois danseurs dotés de pouvoirs magiques) puis, finalement, affronter sa culpabilité d’avoir fui la guerre.

Le dragon se matérialise alors grâce à des pancartes rouges, l’affrontement final du conte se dédouble en manifestation contre la guerre en Ukraine : un retournement bien pensé et bien exécuté.

© Manuel Shink

Entre humour et émotion

En empruntant la voie du conte, la troupe réussit à la fois à amuser et à émouvoir — de manière peut-être plus authentique et durable que si elle avait adopté une approche documentaire.

Certaines répliques en français ou en ukrainien ne nous parviennent pas complètement (ce qui a l’avantage d’obliger le public à tendre l’oreille), mais la gestuelle incarnée, l’engagement dans le jeu théâtral, le chant harmonique, les clins d’œil comiques et absurdes et surtout, le feu qui brûle dans le regard des jeunes interprètes font de Kotygorochko un moment de théâtre non seulement dynamique et touchant, mais unique.

À la sortie du théâtre, la guerre en Ukraine n’est plus une rumeur lointaine, mais un drame humain sur lequel il faut continuer de braquer les projecteurs, pour en précipiter la fin.

Kotygorochko

Texte : Création collective. Mise en scène et dramaturgie : Muriel de Zangroniz. Codirection artistique : Muriel de Zangroniz et Olena Khomyakova. Conception musicale : Olena Khomyakova. Conception d’éclairage : Geneviève Jacob. Régie d’éclairage : Wypei, Yvon-Pierre Sauvé-Felteau. Montage musical et régie son : Camille Taillefer. Scénographie : Margaux Barret. Conception costumes : Daria Miscia. Mouvement scénique : Ksenia Matsehora. Professeures de chant : Anna Negodiuk et Diana Zaluzhna. Diction et prononciation : Audrey Perreault. Avec Kateryna Datsenko-Khlyevna, Oleksandr Datsenko-Khlyevny, Daryna Dzyba, Mariya Hadubyak, Anna Iriohlu, Oleksandra Matseruk, Dariia Pylypiuk, Yuliana Salo et Sofiia Vasylevych. Une production de Toxique Trottoir, présentée du 4 au 7 mars 2026 au Théâtre Premier Acte.

Josianne Desloges

À propos de

Josianne Desloges écrit pour JEU et est membre de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) depuis 2008. Elle a participé à des stages au Festival d'Avignon, au Festival de théâtre d'Istanbul, avec En Piste pendant Montréal complètement cirque et au Théâtre français du Centre National des arts d'Ottawa — dont elle a contribué aux Cahiers et rédigé les textes de plusieurs saisons. Chroniqueuse arts visuels et journaliste pour le quotidien Le Soleil à Québec pendant plus d'une décennie, elle est maintenant cheffe adjointe des contenus dans une agence, tout en écrivant à la pige.