Critiques

Nomme-moé : attendre ensemble

Myriam Fournier et Elisabeth Sirois dans Nomme-moé à l'Espace GO © Marie-Andrée Lemire

Pourquoi autant d’avertissements avant ce spectacle  ? Peut-être parce qu’on m’avait prévenu que « ça sacrait beaucoup dans ce show ». Je m’attendais donc à être choqué, à être dérangé. Finalement, en sortant de la salle, j’avais plutôt l’impression d’avoir été happé — dramatiquement happé — par un duo fort divertissant.

Écrit et interprété par Élisabeth Sirois, ce texte ouvertement féministe au langage librement charretier propose une réflexion en apparence légère, mais d’une profondeur coup-de-poing, sur des enjeux très actuels : l’apparence, le vieillissement, l’image de soi, le couple, le maquillage… et surtout l’amitié.

La pièce s’ouvre sur une situation simple. Chloé et Ève, deux amies sortant d’un cours de yoga, croisent la route d’un camion bruyant. Leur vie se met alors sur pause. Dans cet instant suspendu, elles se lancent dans un jeu : « Nomme-moé ». Le principe est simple — énumérer, sans trop réfléchir, des listes de choses : marques de dentifrice, raisons de tromper son chum, chanteurs abuseurs de femmes, autrices québécoises, exemples d’appropriation culturelle, etc.

Myriam Fournier dans Nomme-moé © Marie-Andrée Lemire

Le dispositif donne lieu à une succession de dialogues au naturel réjouissant, portés par la complicité évidente entre Élisabeth Sirois et Myriam Fournier. Les deux interprètes forment un binôme comique très efficace, multipliant les répliques cinglantes et les observations du quotidien. Sur scène, cette mécanique trouve un chef d’orchestre enthousiaste dans la mise en scène d’Olivier Morin, complice de l’autrice à la vie comme à la scène. L’énergie irrévérencieuse qui traverse le spectacle en porte clairement la signature.

Mais durant une bonne partie de la représentation, une question persiste : où nous mène-t-on exactement ? Si les injustices et les contradictions sociales évoquées au fil des échanges sont pertinentes, leur accumulation finit par donner l’impression de tourner en rond. Même l’apparition d’une maquilleuse — incarnée avec aplomb par Sharon James — venue offrir un tutoriel improvisé, prétexte pour discuter botox et mascara, prolonge cet état de suspension sans réellement le transformer. Puis le camion revient. Et tout bascule.

Sharon James dans Nomme-moé © Marie-Andrée Lemire

C’est dans sa dernière partie que la pièce déploie pleinement sa puissance dramatique. Le jeu change de registre, les mots prennent un autre poids. Sirois et Fournier, jusque-là surtout complices et mordantes, deviennent soudain bouleversantes. Le spectacle quitte le terrain de l’énumération ironique pour atteindre quelque chose de plus essentiel. On n’est plus dans le jeu. On est dans l’attachement.

L’utilisation ponctuelle de la vidéo renforce certains effets comiques sans toutefois enrichir véritablement la dramaturgie. À l’inverse, les éclairages et les distorsions sonores participent efficacement à faire affleurer le drame sous-jacent.

Au final, c’est la performance des interprètes qui porte l’ensemble. À la fois duo comique et duel tragique, Sirois et Fournier incarnent avec une grande finesse toute la beauté et la laideur, la grossièreté et la grâce, la force et la fragilité qui traversent l’amitié féminine.

© Marie-Andrée Lemire

Entre fresque burlesque et manifeste contemporain, Nomme-moé finit par révéler ce qui se cachait derrière son apparente légèreté : une méditation touchante sur ce qui nous lie aux autres — et sur la difficulté de les laisser partir.

Nomme-moé

Texte : Élisabeth Sirois. Mise en scène : Olivier Morin. Avec Myriam Fournier, Sharon James et Élisabeth Sirois. Assistance à la mise en scène : Ariane Lamarre. Scénographie, accessoires et peinture scénique : Anne-Sara Gendron. Lumières : Marie-Aube St-Amant Duplessis. Costumes : Julia Patkos. Musique : Navet Confit. Vidéo : Dominique Hawry. Régie : Marilyne Spénard. Direction de production et de création : Suzanne Crocker. Direction technique (Opsis) : Alex Gendron. Direction technique (GO) : Cello Ponce. Coordonnatrice de production : Marie-Ève Charbonneau. Stagiaire et régie plateau : Hemjy Bizier Messier. Peinture scénique : Camille Picher. Coproduction : Myriam Fournier et Élisabeth Sirois et le Théâtre de l’Opsis, en collaboration avec l’Espace GO. Présenté à l’Espace GO du 3 au 21 mars 2026.

 

Jocelyn Roy

À propos de

Jocelyn Roy est auteur, scénariste et réalisateur. Formé à l’UQÀM et à l’INIS, il a écrit plus de quarante pièces de théâtre et réalisé plusieurs courts métrages présentés en festivals, au Québec et à l’international. Travaillant comme préposé aux bénéficiaires dans une maison de soins palliatifs, une expérience qui nourrit son écriture, il développe actuellement un premier long métrage, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était . Son premier roman, Rue Hôtel-de-Ville , est paru en février 2026.