Critiques

After the rain : « A song is a mystery »

Suzie, interprétée par Annika Tupper, est le personnage principal, qui a tout appris de ses parents et joue à l’oreille, mais comprend que tous les genres de musique sont à sa portée. © Curtis Perry

Créé à Toronto en 2025 par les autrices Rose Napoli et Suzy Wilde, After the Rain s’inscrit dans la vitalité récente du théâtre musical canadien anglophone. Rare incursion du côté de la scène torontoise pour JEU, ce spectacle folk-rock — repris cet hiver par l’English Theatre du Centre national des Arts à Ottawa — explore le lien entre création musicale, filiation et émancipation personnelle.

J’ai été touchée par cette histoire d’un band qui est aussi une famille, entraînée par les chansons et la musique folk-rock, émue par la quête des personnages : la jeune Suzie, habitée par ses chansons, Donna atteinte d’un cancer dont le rêve est de jouer du Satie au piano. J’ai été impressionnée par la mise en scène qui place les artistes interprètes, chanteurs, musiciens au beau milieu du public. Tout au long de la représentation, je me suis sentie proche de cette fiction pleine d’humanité et des chansons qui surgissent du besoin qu’en ont les personnages. After the Rain innove par ses choix artistiques et par sa thématique du voyage initiatique… sur ce vélo qui donne inspiration et liberté à Suzie.

Un band rock, qui fait de la tournée et enregistre un album, c’est une grande famille. Andrew Penner, Chilina Kennedy, Steve Maloney, Annika Tupper, Joe ‘Jojo’ Bowden. © Curtis Perry

After the Rain a été créé à Toronto en mai 2025 par Rose Napoli (livret) et Suzy Wilde (chansons) auteures récipiendaires de nombreux prix. La metteure en scène Marie Farsi a une forte expérience du théâtre musical et une richesse de savoirs qui nourrissent ses choix. Leur spectacle, elles le décrivent dans le programme comme étant « diégétique » : deux univers y co-existent, celui des personnages et de leur quête, et celui de la composition des chansons. Elles ont trouvé « l’élan même de la narration dans l’acte de créer de la musique par l’écriture des chansons ».

Mon article paru dans Jeu 196 (« Théâtre musical à Toronto: nouvelles voix, nouvelles histoires ») rend compte du processus de création à partir d’entretiens avec les créatrices mais ne donne pas d’avis critique. Je me réservais pour ce revival qui survient après une période de révisions.

Donna veut réaliser son rêve de jouer les Gymnopédies d’Érik Satie et elle y parvient grâce aux leçons de Suzie. Annika Tupper, Chilina Kennedy. © Curtis Perry.

« A house is no home without music. »

Il est à noter que tous les interprètes jouent d’un ou de plusieurs instruments, ce qui donne au spectacle des allures de concert rock. Joe Bowden (Coco), batteur aux accents ironiques, a une présence remarquée. Le texte et les chansons n’ont pas été modifiés de façon significative mais les relations entre les personnages ont été clarifiées. La distribution intègre deux nouveaux artistes: Steve Maloney et, dans le double rôle de Jean Stone et Donna, l’artiste canadienne Chilina Kennedy, connue pour ses rôles à Stratford, au Festival de Charlottetown et sur Broadway.

Dans la première partie, les tensions sont palpables entre Jean Stone, musicienne et compositrice ambitieuse, et sa fille Suzie qui cherche sa voie/voix. Donna intervient dans un tout autre registre, plus doux. Elle réussit à ce que Suzie prenne conscience de la richesse de tous les genres de musique, s’inscrive à une formation musicale et choisisse sa propre émancipation. À la fin, la réconciliation mère-fille est tout à fait dans la logique de l’action.

Une rencontre avec Julian, le fils de Donna, pour le plaisir de l’amitié et de la création d’une chanson. Suzie lui enseignera la musique. Annika Tupper, Shaemus Swets. © Curtis Perry.

Annika Tupper est le moteur énergique de l’ensemble. Entièrement engagée dans sa quête, elle est en relation avec tous les personnages. Narratrice, elle porte le sens de l’histoire. Musicienne et compositrice, elle module ses moments chantés et joués selon ses émotions et les avancées de sa propre transformation. On a plaisir à la voir sortir son carnet, écrire en pianotant ou encore « improviser » pour le mariage de Donna et Frank. La scène mère-fille – « Mother’s daughter » -, où chacune explique ses choix, est très belle et particulièrement émouvante.

After the Rain est une belle réussite, rehaussée par un choix scénographique audacieux. Il faut souhaiter une large diffusion à l’œuvre de ces créatrices engagées dans des écritures musicales et dramatiques tout à fait novatrices.

After the Rain   

Livret et chansons : Rose Napoli. Musique et chansons : Suzy Wilde. Mise en scène : Marie Farsi. Direction musicale : Rachel O’Brien. Avec : Chilina Kennedy (Jean Stone/Donna), Joe Bowden (JD Kunkel), Steve Maloney (Mickey Mintz), Andrew Penner (Frank/Ashley Evans), Shaemus Swets (Julian), Annika Tupper (Suzie). Conception du décor : David Boechler ; conception des costumes : Ming Wong ; Conception des éclairages : Logan Raju Cracknell ; Conception sonore : Brian Kenny ; régisseur : Kai-Yueh Chen ; apprentie régisseuse : Jenna Borsato ; régisseuse de répétitions : Fiona Jones. La création a été commandée et produite à Toronto par la Musical Stage Company et Tarragon Theatre. Elle a été commanditée par la Fondation Bulmash-Siegel et le Fonds Aubrey & Marla Dan pour les Nouveaux Musicals.

Reprise de cette co-production par le English Theatre du Centre national des Arts d’Ottawa du 25 février au 7 mars 2026 au Azrieli Studio du Centre national des Arts.