Critiques

Fondre : Aimer ce qui nous consume

Janie Lapierre, Roger Léger et Ève Landry dans Fondre d’Emmanuelle Jimenez, mis en scène par Michel-Maxime Legault : une famille traversée par des choix impossibles, entre attachement au territoire et conscience du danger. © Valérie Remise

Affirmons-le d’emblée : la dernière pièce d’Emmanuelle Jimenez se révèle d’une grande finesse. L’autrice à qui l’on doit entre autres Centre d’achats et Bébés s’est intéressée au dilemme que vivent les Rouynorandien·nes, citoyen·nes d’une ville prospère, mais à la toxicité délétère, deux facteurs issus d’une même source, soit la fonderie Horne, qui recycle notamment les déchets électroniques. Mais à quel prix pour l’eau, la terre et l’air? En représentant, au sein d’une famille, des défenderesses des deux perspectives qui divisent véritablement la population, la dramaturge a su créer une œuvre nuancée et marquante.

Lorsque Joanie revient dans sa ville natale pour donner naissance à son enfant, elle retrouve avec bonheur non seulement sa sœur Valérie (une agente immobilière prolifique, elle aussi enceinte) et son père (qui a travaillé toute sa vie au « grand fourneau »), mais aussi les lieux familiers qui ont bercé sa jeunesse. Elle est enfin chez elle. Or ses racines retrouvées ont cru dans un sol putride. Au fil des premières années de vie de son fils et de son neveu, à qui il est interdit de se baigner dans le lac que surplombe la maison de Valérie, d’accueillir les flocons de neige la bouche grande ouverte, de creuser des tunnels dans la terre, elle prend conscience de vivre et d’élever son enfant dans un environnement néfaste, qui les empoisonne plus sûrement que lentement.

Janie Lapierre dans Fondre d’Emmanuelle Jimenez, mise en scène par Michel-Maxime Legault : un corps aux prises avec un environnement invisible mais insidieux, où l’intime devient le lieu d’une contamination diffuse. © Valérie Remise

De son côté, sa sœur reste fidèle à la cité au cœur de laquelle elle s’épanouit. Elle n’ignore évidemment pas les risques qu’y demeurer présente, mais choisit sciemment d’en faire fi en attendant que quelqu’un – de la prochaine génération peut-être ? – arrive à trouver une solution. Une attitude qui tient à la fois de l’aveuglement volontaire, de la résignation, mais aussi de la foi. Il va sans dire que ces différences de points de vue, ainsi que l’expropriation du père, qui habite trop près de la fonderie, engendreront des tensions au sein du clan familial.

Or plutôt que de miser sur un déploiement de pathos, sur des monologues à la militance à peine voilée ou sur des déchirements spectaculaires qui déviraient l’attention du public du propos véritable de la pièce, Jimenez table sur la subtilité, en explorant avec perspicacité et sensibilité la complexité de l’âme humaine, percluse de paradoxes et d’émotions qui se cannibalisent. La portée de sa réflexion, véhiculée par l’habile trio d’interprètes dirigé par Michel-Maxime Legault – où brille tout particulièrement Ève Landry dans le rôle d’une femme qui embrasse son existence, malgré ce qui la menace – s’en trouve ainsi décuplée. On peut, bien entendu, penser à tous les endroits du monde où les êtres humains vivent de ce qui les tue, mais aussi à toutes les habitudes individuelles et collectives que l’on maintient quoiqu’elles nous condamnent à plus ou moins brève échéance. Circuler en voiture, fumer, consommer des aliments transformés… Sans compter les sévices environnementaux que génèrent les industries de production de masse, que nous tolérons pour bénéficier de prix avantageux.

Ève Landry et Janie Lapierre dans Fondre d’Emmanuelle Jimenez, mise en scène par Michel-Maxime Legault : deux sœurs face à des choix irréconciliables, entre lucidité et attachement au lieu qui les a vues naître. © Valérie Remise

Tous ces compromis plus ou moins funestes trouvent écho dans Fondre et même, dans une certaine mesure, dans la scénographie imaginée par Jonas Veroff Bouchard. La pièce unique qui évoque tant la maison du père (Roger Léger) que celle de Joanie (Janie Lapierre) a certainement des airs de bunker vu la couleur anthracite de ses parois, percées de minces fenêtres horizontales. Un lieu où l’on peut se réfugier, mais où l’on est aussi emprisonné, l’extérieur étant si menaçant qu’il faut s’en isoler. L’angle diagonal qu’épousent les murs concourt d’ailleurs à susciter une sensation d’oppression.

Un espace scénique qui isole et rapproche tout à la fois, où les corps semblent pris dans une matière ambiante aussi diffuse qu’oppressante. © Valérie Remise

L’aspect de la production qui convainc le moins, cependant, tient aux images qui sont projetées sur le décor. Le public n’a certainement pas besoin de voir des photographies de citoyen·nes pour comprendre que de véritables humains vivent les dilemmes moraux si finement énoncés dans la pièce. Ces images, plutôt que d’ajouter à l’ensemble, rompent, en quelque sorte, le rapport jusque là établi entre salle et scène, et qui repose sur la théâtralité. Le littéral s’oppose au symbolique, l’illustratif à l’implicite, le raccourci narratif à la suggestion. De plus, ces projections opèrent de fâcheuses diversions par rapport à l’histoire racontée, dont le caractère synecdochique s’avère bien assez loquace. Cette histoire prenante, qui contient toutes les autres qui puissent en être extrapolées, est d’abord celle d’une famille dont les liens demeurent si précieux qu’ils priment sur des considérations vitales. C’est celles d’individus qui aiment la vie et s’affairent à concilier leur attachement à la terre qui les a vus naître et le constat de sa toxicité, qui tentent de cerner quelles priorités auront les conséquences les moins douloureuses. Une quête à la fois concrète et existentielle que l’autrice de Fondre expose avec maestria.

Roger Léger dans Fondre d’Emmanuelle Jimenez, mise en scène par Michel-Maxime Legault : un homme attaché à son territoire, pris entre mémoire, fierté et angles morts. © Valérie Remise

Fondre

Texte : Emmanuelle Jimenez. Mise en scène : Michel-Maxime Legault. Assistance à la mise en scène : Catherine Desjardins-Jolin. Dramaturgie : Marie-Noëlle Blais. Scénographie : Jonas Veroff Bouchard. Éclairages : Etienne Boucher. Musique : Jean-Philippe Pioux-Blanchette et Marie-Hélène Massy Émond. Vidéo : Dominic Leclerc. Costumes : Eliane Cordeau. Accessoires : Alain Jenkins. Mouvements : Danielle Lecourtois. Maquillages et coiffures : Sylvie Rolland Provost. Avec Ève Landry, Janie Lapierre et Roger Léger. Une production du Théâtre du Tandem, du Théâtre de la Marée Haute et du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, présentée à la salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 11 avril 2026.

Sophie Pouliot

À propos de

Sophie Pouliot est journaliste culturelle. On peut la lire dans Le Devoir, ELLE Québec, Nouveau Projet, Lettres québécoises, Lurelu, etc. Elle est en outre présidente de l'Association québécoise des critiques de théâtre et membre du comité exécutif de l’Association internationale des critiques de théâtre.