Critiques

WOW : Voltige maîtrisée, dynamique à ajuster

Le numéro d’ouverture nous plonge d’entrée de jeu dans une sorte de rite préparatoire au combat. © Troupe Kalabanté

Impossible de ne pas attribuer de superlatifs à Kalabanté : voltigeurs extraordinaires, ambiance explosive, incroyable facilité d’exécution… Tout est pensé pour donner un spectacle avec un grand S. Cela étant, la compagnie sait aussi proposer des éléments plus subtils et une démarche plus fine, de ceux qui lui assurent d’être autant écoutée que vue. WOW s’inscrit dans cette veine, où les acrobaties, d’abord confrontantes, deviennent collectives et où l’entraide prend le pas sur l’opposition.  Mais bien que le rythme soit une pièce à part entière de ce foisonnement de gestes et de sens, il ne parvient pas toujours à conserver le charme de son intensité.

La compagnie Kalabanté – qui a pignon sur rue dans le quartier Saint-Michel – sait comment fédérer. D’entrée de jeu, son créateur, metteur en scène et compositeur, Yamoussa Bangoura, appelle le public à la cohésion, à la paix et à l’importance des mots. Un message qui sera d’ailleurs distillé tout au long du spectacle. Comme il le dit lui-même, les mots dans WOW (World Of Words) ne sont pas juste des paroles : ls évoquent plutôt LA parole qui, dans son imaginaire, se traduit autant par des mouvements que par des décisions.

Dans une atmosphère saturée de rythmes et de poussière, les corps frappent et répondent aux tambours comme à un appel collectif © Troupe Kalabanté

La troupe est donc scindée en deux groupes qui s’affrontent à coup de saltos et de postures charismatiques. Séparés par une corde, ils vont s’autoriser à la traverser, à accepter l’adversaire et à partager les rites traditionnels et les rassemblements festifs. Cette narration – peut-être un peu naïve – fait surtout vivre l’analogie de la corde ; tantôt barrière, elle devient finalement un vecteur d’échange.

Le premier tableau dégage une force tranquille qui sied parfaitement à ses interprètes. D’un côté, des guerriers bondissants qui assoient leur autorité dans une sorte d’incantation ; de l’autre, des combattants au sol, qui rivalisent d’agilité et de rapidité. Les numéros suivants permettent de faire briller chaque artiste dans sa spécialité. La voltige certes, mais également des séquences aériennes, une plus comique avec des cordes à sauter et une mettant en vedette des prodiges en contorsion – nettement plus exigeante sur le ressenti du public.

Qu’ils génèrent des Oh! ou des Aie!, les numéros de contorsions restent fascinants. @ Troupe Kalabanté

Plus qu’une ambiance, Yamoussa Bangoura réussit à instaurer une aura durant toute la durée de la représentation. Par son chant poignant, il capte l’attention sans jamais prendre le pas sur les scènes en cours. Il s’accorde aussi un passage plus remarquable, en plaçant son envoûtante kora au centre des artistes. Et la combinaison de musique en direct sur des bandes enregistrées ne nuit en rien à l’imprégnation culturelle et traditionnelle, qui est l’autre point fort de la soirée.

Les acrobates se joignent souvent à Bangoura pour communier dans la parole ou le chant. Les tentatives de participation avec le public sont toutes aussi empreintes de bienfaisance et d’ouverture, mais ne sont pas les plus réussies, étant demandées trop rapidement pour être assimilées. Il n’en demeure pas moins que ces interactions restent emplies de candeur, de spontanéité et de naturel. Le partage se fait autant sur scène que dans les gradins.

Une fusion des arts qui manque parfois de finition

WOW en est à sa première phase de création. Tout en gardant l’ADN de la troupe qui a fait sa renommée à l’international, cette proposition sort de ses sentiers battus. Une étape artistique stimulante pour l’équipe d’idéation, mais qui explique sans doute les problématiques de rythme et de transition perceptibles à différents moments.

En effet, les enchaînements souffrent d’un manque de fluidité, voire de logique (pourquoi cette fausse dispute avant le numéro d’élastiques ?). L’exercice de cerceau aérien – très recherché au demeurant – semble s’effectuer dans la précipitation. De manière générale, cette production connait le syndrome du « ventre mou » rythmique qui se traduit par une succession de figures impressionnantes, mais plus lentes et contemplatives. La cadence s’en trouve affectée. Et comme pour raccrocher les wagons – et récupérer les âmes qui auraient pu se laisser distraire par cette tranquillité – le tableau final est une explosion d’énergie, et permet de finir sur la fameuse note superlative attendue. Danse, sauts, ambiance battle, clins d’œil au public : rien ne manque.

WOW est donc une proposition logique dans l’évolution de Kalabanté. En arrimant spectacle de haut vol et intimité organique, elle cherche à marquer à différents niveaux. Ce qu’elle parviendra sans doute à faire au fil de ses représentations.

WOW : World of Words

Conception musicale : Yamoussa Bangoura. Conception sonore (arrangements musicaux) : Luc Boivin. Direction artistique et mise en scène : Yamoussa Bangoura. Collaboration à la mise en scène : Patrick Léonard. Conception des costumes : Jeanne Béliveau et Yamoussa Bangoura. Conception de l’éclairage : Jean-François Piché. Une production de la compagnie Kalabanté présentée à la Tohu jusqu’au 29 mars 2026.

Charleyne Bachraty

À propos de

Comédienne, metteuse en scène, danseuse et chanteuse, Charleyne Bachraty est également journaliste et rédactrice pour différents médias, ce qui lui permet de conjuguer ses passions pour l’art et pour les mots.