Critiques

ne vous faites pas de souci : Fragments d’un discours intime

Danielle Le Saux-Farmer et Ève Pressault évoluent dans un espace traversé d’objets-mémoire, où chaque fragment devient trace et récit en suspens. © Maryse Boyce

Adapté de Des histoires vraies de Sophie Calle, ne vous faites pas de souci trouve une forme juste pour faire entendre une parole à la fois très écrite, très découpée et pourtant profondément vivante. Dans la salle intime du Prospero, le metteur en scène Manolis Antoniou ne cherche ni à illustrer platement les fragments de l’artiste française ni à les monumentaliser. Il préfère leur offrir un espace de résonance, modeste et sensible, où l’intime circule entre les interprètes, les objets et le public.

Au sol, un tracé blanc dessine l’aire de jeu à l’intérieur duquel sont déposés des objets, des vêtements, des chaussures, des cadres : autant de vestiges, de reliques modestes, de choses traversées par une mémoire. La scénographie de Kévin Pinvidic est d’une grande efficacité et compose, sans surcharge, une dramaturgie, presqu’un théâtre d’objets, qui convient parfaitement à l’univers de Sophie Calle, où un détail, une habitude  ou une anecdote peuvent soudain condenser toute une existence. Ce sont moins ici les grands événements que leur dépôt matériel qui importent : les objets deviennent les dépositaires d’une vie, jusqu’à la scène finale, très belle, de recueillement et d’emballage, comme si l’on classait les traces avant de leur dire adieu.

Danielle Le Saux-Farmer et Ève Pressault, en miroir troublé, font affleurer l’ambivalence du « mentir-vrai » au cœur de l’œuvre de Sophie Calle. © Maryse Boyce

Le spectacle avance par saynètes, par réminiscences, par blocs de souvenirs. On y retrouve des histoires d’amour, des lettres, une première scène de sexualité, un voyage, la mort du père et de la mère. Mais ce qui frappe, c’est justement l’absence de spectaculaire. ne vous faites pas de souci ne s’abandonne jamais aux grands rituels du pathos. Il préfère les mouvements obliques de la mémoire, les micro-événements, les perceptions ténues. Un grand-père qui mange des artichauts est une vignette aussi marquante qu’une scène de mariage.

Cette précision du regard trouve son équivalent dans le jeu de Danielle Le Saux-Farmer et d’Ève Pressault. Les deux interprètes n’incarnent pas Sophie Calle de manière référentielle ou naturaliste. Elles en proposent plutôt deux reflets, deux versions, deux surfaces spéculaires d’un même personnage, entre lesquelles circule sans cesse l’incertitude : laquelle dit vrai ? Laquelle fabule ? Mais chez Calle, la question importe moins que l’espace trouble entre vérité et invention, ce « mentir-vrai » qui transforme l’aveu en forme artistique. La relation entre les deux comédiennes rend cette ambivalence particulièrement féconde. Leur chimie opère, et le spectacle gagne beaucoup à cette circulation fluide entre dédoublement, écho et légère rivalité.

Surtout, les deux interprètes portent admirablement la langue. Antoniou a eu l’intelligence de ne pas lisser le texte. On entend ici chaque incise, chaque bifurcation, chaque point-virgule. Le phrasé demeure très littéraire, très travaillé, sans devenir figé pour autant. Il y a dans cette diction et ces accents toniques très emphatiques quelque chose de précis, de charismatique, d’intelligent, qui met véritablement la prose de Calle au premier plan. Le comique y trouve aussi sa place. Car l’univers de l’artiste, qu’on réduit parfois à ses dispositifs conceptuels ou à ses histoires d’hommes, est aussi traversé par un regard décalé, une drôlerie singulière, sèche, parfois macabre. Le spectacle parvient très bien à maintenir cet équilibre entre mélancolie et joie, gravité et légèreté.

Tout n’a pas la même intensité, bien sûr. Certains fragments frappent plus durablement que d’autres, et la logique de l’assemblage, fidèle au principe du recueil, produit inévitablement quelques inégalités. Mais cette légère disparité fait aussi partie de l’expérience proposée : celle d’une vie que l’on ne raconte pas selon une hiérarchie nette, mais par retours, associations, déplacements d’accent. La mise en scène assume cette fluidité sans chercher à fabriquer artificiellement une progression dramatique trop appuyée.

La finale, avec ses références aux racines grecques de Manolis Antoniou, déplace discrètement le centre de gravité du spectacle. La musique, la danse, le partage du pain ouvrent l’espace autobiographique de Calle à une mémoire plus collective, plus rituelle. Sans rompre avec ce qui précède, cette conclusion élargit le geste de l’adaptation : il ne s’agit plus seulement de transmettre les souvenirs d’une autre, mais d’y mêler ses propres héritages, ses propres manières de faire communauté avec les morts, avec les absents, avec ce qui persiste. Antoniou réussit une adaptation personnalisée, quelque part entre l’hommage et une auto-socio-biographie (Ernaux) d’une autre. ne vous faites pas de souci réussit ainsi quelque chose de précieux : faire du fragment un lieu de rencontre et de recueillement.

ne vous faites pas de souci

D’après Des histoires vraies de Sophie Calle Idéation et mise en scène : Manolis Antoniou ; Avec : Danielle Le Saux-Farmer, Ève Pressault; Scénographie : Kévin Pinvidic; Lumière : Julie Basse Conception sonore : Jérôme Guilleaume; Dramaturgie : Aki Matsushita; Direction technique : Tamara Andrea Gonzalez-Mora; Une création de Boulouki Théâtre, présentée au Théâtre Prospero.

Sarah-Louise Pelletier-Morin

Sarah-Louise Pelletier-Morin est chercheuse, critique et poète. Elle a fait paraître Mythologies québécoises (2021) et Le marché aux fleurs coupées (Prix Émile-Nelligan 2023). Elle rédige actuellement une thèse de doctorat sur la politisation du théâtre québécois et collabore aux pages culturelles du Devoir.