Critiques

Camions (Fantômes de la liberté) : polyphonie engagée

Mélanie Binette a développé le spectacle lors d’une résidence de trois mois au Centre national des arts, ponctuée d’ateliers auprès de jeunes de la région. © Jonathan Lorange

Ce déambulatoire signé Mélanie Binette nous emmène sur les traces des camions qui ont occupé la capitale fédérale à l’hiver 2022 pour contester les mesures sanitaires. Avec ce projet, la cofondatrice et directrice générale et artistique du Milieu de Nulle Part — dont la pratique se situe entre l’in situ et l’in socius — s’attaque à une question vertigineuse : qu’est-ce que la liberté, aujourd’hui ?

L’expérience débute simplement : Freedom de Jimi Hendrix suivi de témoignages. Écouteurs sur la tête, nous sommes invités à suivre un camion téléguidé contrôlé par un enfant ayant participé à la création. Rapidement, une dynamique s’installe : on marche en silence, au rythme imposé par le groupe.

Le parcours, que nous avons eu la chance de vivre dans un Centre national des arts peu achalandé, donne lieu à une série de tableaux où le réel et la projection se confondent. Une militaire croise notre convoi : immédiatement, on interprète, on suppose, on projette nos propres récits sur elle. Plus loin, une voiture électrique luxueuse trône dans le hall ; notre petit cortège discipliné passe devant, créant une image à la fois banale et étrangement chargée. Le dispositif agit ainsi comme un révélateur : ce que l’on voit importe parfois moins que ce que l’on y projette.

Dans Camions (Fantômes de la liberté), les spectateurs sont invités à suivre un.e jeune guide aux commandes d’un camion téléguidé. © Jonathan Lorange

Au fil du parcours, un motif s’impose : celui du mouvement empêché. Le camion que nous suivons tourne en rond, incapable d’aller où il veut. Devant un panneau de circulation indiquant un « choix », les options se révèlent illusoires : d’un côté des marches, de l’autre un mur. Il faut rebrousser chemin. La métaphore est claire et entre en résonance directe avec les événements évoqués.

Car impossible de ne pas penser aux klaxons de l’hiver 2022. Pourtant, ici, ce ne sont pas les moteurs qui dominent, mais les voix. Le spectacle donne à entendre une pluralité de perspectives : des résident·e·s du centre-ville ayant subi l’occupation, des personnes ayant fui la guerre pour trouver refuge dans une capitale dite « libre », jusqu’à un camionneur revendiquant son droit de manifester. À cela s’ajoutent les interventions de jeunes, qui ponctuent le parcours avec une lucidité parfois désarmante.

Écouteurs sur les oreilles, on nous présente des témoignages divers traitant de la liberté, en lien avec le convoi des camionneurs ayant pris d’assaut la ville d’Ottawa à l’hiver 2022. © Jonathan Lorange

Incarner la liberté

C’est d’ailleurs là que le projet trouve une grande part de sa force. Ces jeunes qui nous guident physiquement, portent aussi une parole qui dépasse leur âge. On sent qu’ils ont été au cœur du processus de création, même si dans la forme finale, ils apparaissent davantage comme des médiateurs que comme des sujets pleinement incarnés. Par leur présence, on ne peut s’empêcher de questionner notre rapport à la liberté, et surtout, le futur de celui-ci.

La musique originale de Stéphanie Hamel Tomala accompagne efficacement le parcours, offrant des respirations entre les témoignages et contribuant à installer une atmosphère sensible. Elle agit comme un liant, permettant au public de digérer ce qu’il entend, sans jamais prendre le dessus.

Au final, Camions (Fantômes de la liberté) propose une démarche riche, mais un résultat volontairement simple. Ce choix, cohérent avec son travail de médiation culturelle, soulève une question essentielle : comment former la prochaine génération de spectateurs ? Peut-être, comme le suggère implicitement le spectacle, en formant d’abord une génération de créateurs, en donnant aux jeunes les outils pour penser — et faire penser — le monde.

On aurait pu souhaiter une immersion plus poussée, plus risquée, qui nous place davantage en position d’acteurs que de témoins. Mais au terme du parcours, alors qu’on nous invite à danser, une autre piste se dessine. Et si la liberté résidait précisément là, dans ce moment de communauté simple, fragile et partagé ?

Camions (Fantômes de la liberté)

Idéation, création et montage des entrevues : Mélanie Binette. Guides du déambulatoire : Zoé Azzi, Salok Bhuller, Eva Bryant, Louis-Sebastian Castro-Lopez, Cora Crespo, Milena Faucher, Zoé Hamelin Gue, Marius Henri, Amber Kasselis, Hannah Koomas, Quinn Melanson, Raphaëlle Nadon, Trinity Yamandja Sandjong et Alicia Yang. Avec la participation à l’audio : Jeunes des écoles Côte-du-Nord (Gatineau), Omer-Deslauriers (Ottawa) et Viscount-Alexander (Ottawa), de plusieurs citoyen·ne·s d’Ottawa et de ses environs, du Chœur Walter et de Johanne Côté-Hamelin pour la voix solo. Conception scénographie et costumes : Karine Galarneau. Couturière : Atelier Ledi Lo. Recherche et modification des camions téléguidés : Guillaume Saindon. Musique originale : Stéphanie Hamelin Tomala. Guitare : Christian Turcotte. Basse : Juan Pablo Carmona. Trompette : Scott Bevins. Batterie : Martin Plante. Montage et mix sonore : David Fournier. Direction technique : Élise Lefebvre. Régie : Sasha Hayashi. Direction de production et coordination des enfants : Florence Leguérinel. Productrice associée : Annick Huard. Une production du Théâtre français du CNA et Millieu de Nulle Part, à l’affiche à Ottawa jusqu’au 19 avril, puis présentée les 5, 6 et 7 juin à Québec, dans le cadre du Festival Carrefour.

 

 

Amélie Trottier

À propos de

Amélie Trottier est doctorante en lettres françaises en recherche-création au département de français de l’Université d’Ottawa. Elle détient une maîtrise (MA) en dramaturgie, option recherche-création, du département de théâtre de la même institution. Elle s’intéresse particulièrement à la dramaturgie contemporaine et au réinvestissement des utopies au théâtre comme restaurateur potentiel d’espoir chez les spectateurs. Comme comédienne et animatrice bilingue, elle évolue tant sur scène, qu’à la radio et au petit écran et développe présentement plusieurs projets de création comme autrice.