Justine souffre de paralysie cérébrale depuis sa naissance. Elle a maintenant 42 ans et son corps désire des caresses au-delà des soins médicaux. Arnaud, préposé pour personnes en situation de handicap, reconnaît ce désir et offre ses services d’assistanat sexuel, en toute probité. En gestation depuis quatre ans, d’abord présenté au Jamais lu en 2022 dans une version préliminaire, cette production se penche sur un aspect crucial de la santé mentale de ceux et celles qui vivent avec des handicaps invalidants. Selon leur niveau d’autonomie, ces personnes prises en charge par le réseau de la santé et les proches aidants doivent utiliser subterfuges et ingéniosité pour combler leurs rêves érotiques. L’enfermement dans un tabou tenace les laisse en situation de potentielles victimes. Le nombre d’agressions et de violences sexuelles témoigne de cette fragilité.

Justine demande à Arnaud de dormir avec elle. Il accepte à contrecœur de franchir cette ligne. Le sommeil commun est réservé aux amoureux. © David Mendoza Hélaine
Arnaud pour Justine raconte l’histoire de cette femme adulte, brillante et déterminée à connaître l’amour. Nous sommes ici et Vénus à vélo, avec Alexandre Fecteau à la mise en scène, proposent un théâtre documentaire percutant. À l’image des deux personnages de cette fiction qui marchent sur la ligne pour échapper à la loi sur la prostitution, la pièce se déroule aussi sur une ligne entre fiction et information. Alors que la fiction nous initie à la mécanique secrète du processus, du désir malaisant au désir assouvi, le volet documentaire fait le point sur l’état des lieux ici et ailleurs : projet de recherche international (Québec-Italie-Suisse) sur la situation de l’assistanat sexuel, statistiques sur les pratiques, sur la violence faite surtout aux femmes handicapées, aveuglement social, type de pratique en lien avec la loi canadienne (le client est criminel) comparée avec le Danemark, où la pratique est reconnue par l’État et même inscrite dans le système de santé.
L’amour au temps du tabou

La préposée Emma (Maude Lafond), celle qui la dénoncera aux autorités, et Justine saluant le soleil du matin. © David Mendoza Hélaine
Justine demande à sa préposée ce qu’elle ressent quand elle fait l’amour. Ce sera le début d’une quête existentielle. Le drame se déroule dans un décor naturaliste enclavé au centre du plateau avec accès multiples à travers des cadres de porte. L’action a lieu entre table, lit et sofa. En prologue, la stratégie de Fecteau est exposée au public. Il y aura la fiction au centre, mais tous les autres rôles surgiront un peu partout à travers cet espace troué. Le double jeu des artistes, comme personnage ou personne, bascule sur un très précis jeu d’éclairage accompagné d’un changement de ton.
Geneviève Brassard-Roy (atteinte de paralysie cérébrale), joue Justine avec une grande justesse. Son naturel amplifié par les intentions du texte, très bien construit, séduit par sa conviction. Les très touchantes scènes d’amour avec Jean-Nicolas Marquis (Arnaud) vont droit au cœur. La mise en scène du récipiendaire du Prix John-Hirsch (2013) réussit avec élégance et efficacité à faire cohabiter dans un même espace-temps les deux facettes de ce drame. Si l’information factuelle et analytique de l’assistanat sexuel passe si bien la rampe en nous faisant oublier le côté didactique, c’est que le drame écrit par Rosalie Cournoyer et Thomas Royer nous cantonne dans l’émotion. Dans l’ensemble, la qualité du jeu de tous les rôles et non-rôles force l’admiration. L’unité de ton, les témoignages intimes des comédiennes et du comédien, la précision technique appellent notre adhésion. Ce qui s’explique bien par les quatre années de travail en amont.

Tous les textes sont projetés en phylactères associés aux personnages. L’équipe a choisi ce procédé pour assurer la compréhension de Justine, dont la phonation est parfois difficile. Cela qui permet aussi d’entendre les pensées des personnages. Justine s’interroge sur les désirs érotiques. © David Mendoza Hélaine
Le passage entre raison et émotion coule de source. L’originale stratégie d’envoyer 1000 invitations ciblées à des citoyens lambdas, comme s’ils étaient convoqués comme jurés, trouve son aboutissement à la fin de la pièce. Alors que Justine a été dénoncée, elle reçoit un subpoena sous l’accusation criminelle d’avoir payé les services d’un prostitué. Au Canada, le client est coupable. C’est ici que le jury entre en action pour résoudre la question sur la sexualité dans notre société. Est-ce un droit, une liberté, un besoin fondamental ou, dans ce cas-ci, un soin médical ? Questions d’éthique, débat de société. Entre nécessité et loi répressive, comment conjuguer besoin naturel et acceptation sociale ?
Seul bémol dans le rythme de la pièce, la lecture des débats du jury. Quelques ajustements seraient bienvenus. Sinon, nous tenons avec Arnaud pour Justine une des meilleures productions du théâtre documentaire d’Alexandre Fecteau. À ranger à côté de Changing Room (2011) et du NoShow (2013).

L’appartement de Justine. Ici en compagnie de Catherine-Oksana Desjardins qui est là pour soutenir Justine comme souffleuse si nécessaire, pour ses déplacements, pour aide immédiate. Desjardins, comédienne professionnelle, a grandi dans une famille qui accueillait des personnes avec handicaps physiques et neurodivergents. © David Mendoza Hélaine
Texte : Rosalie Cournoyer et Thomas Royer. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Distribution : Maude Boutin-St-Pierre, Geneviève Brassard-Roy, Catherine-Oksana Desjardins, Érika Gagnon, Maude Lafond, Jean-Nicolas Marquis. Décor : Marianne Lebel. Costumes : Danielle Boutin. Éclairages : Marie-Pier Faucher-Bégin. Environnement sonore : Jorie Pedneault. Accessoires : Marianne Lebel. Maquillages : Danielle Boutin. Assistance à la mise en scène : Marie-Josée Godin. Régie : Marie-Josée Godin. Conseils dramaturgiques : Marie-Ève Lussier-Gariépy. Direction technique : Thomas Royer. Direction de production : Stéphanie Hayes. Direction d’intimité : Auréliane Macé. Accompagnatrice : Catherine-Oksana Desjardins. Une production de Nous sommes ici et Vénus à vélo présentée au Périscope du 28 avril au 16 mai 2026.
Justine souffre de paralysie cérébrale depuis sa naissance. Elle a maintenant 42 ans et son corps désire des caresses au-delà des soins médicaux. Arnaud, préposé pour personnes en situation de handicap, reconnaît ce désir et offre ses services d’assistanat sexuel, en toute probité. En gestation depuis quatre ans, d’abord présenté au Jamais lu en 2022 dans une version préliminaire, cette production se penche sur un aspect crucial de la santé mentale de ceux et celles qui vivent avec des handicaps invalidants. Selon leur niveau d’autonomie, ces personnes prises en charge par le réseau de la santé et les proches aidants doivent utiliser subterfuges et ingéniosité pour combler leurs rêves érotiques. L’enfermement dans un tabou tenace les laisse en situation de potentielles victimes. Le nombre d’agressions et de violences sexuelles témoigne de cette fragilité.
Justine demande à Arnaud de dormir avec elle. Il accepte à contrecœur de franchir cette ligne. Le sommeil commun est réservé aux amoureux. © David Mendoza Hélaine
Arnaud pour Justine raconte l’histoire de cette femme adulte, brillante et déterminée à connaître l’amour. Nous sommes ici et Vénus à vélo, avec Alexandre Fecteau à la mise en scène, proposent un théâtre documentaire percutant. À l’image des deux personnages de cette fiction qui marchent sur la ligne pour échapper à la loi sur la prostitution, la pièce se déroule aussi sur une ligne entre fiction et information. Alors que la fiction nous initie à la mécanique secrète du processus, du désir malaisant au désir assouvi, le volet documentaire fait le point sur l’état des lieux ici et ailleurs : projet de recherche international (Québec-Italie-Suisse) sur la situation de l’assistanat sexuel, statistiques sur les pratiques, sur la violence faite surtout aux femmes handicapées, aveuglement social, type de pratique en lien avec la loi canadienne (le client est criminel) comparée avec le Danemark, où la pratique est reconnue par l’État et même inscrite dans le système de santé.
L’amour au temps du tabou
La préposée Emma (Maude Lafond), celle qui la dénoncera aux autorités, et Justine saluant le soleil du matin. © David Mendoza Hélaine
Justine demande à sa préposée ce qu’elle ressent quand elle fait l’amour. Ce sera le début d’une quête existentielle. Le drame se déroule dans un décor naturaliste enclavé au centre du plateau avec accès multiples à travers des cadres de porte. L’action a lieu entre table, lit et sofa. En prologue, la stratégie de Fecteau est exposée au public. Il y aura la fiction au centre, mais tous les autres rôles surgiront un peu partout à travers cet espace troué. Le double jeu des artistes, comme personnage ou personne, bascule sur un très précis jeu d’éclairage accompagné d’un changement de ton.
Geneviève Brassard-Roy (atteinte de paralysie cérébrale), joue Justine avec une grande justesse. Son naturel amplifié par les intentions du texte, très bien construit, séduit par sa conviction. Les très touchantes scènes d’amour avec Jean-Nicolas Marquis (Arnaud) vont droit au cœur. La mise en scène du récipiendaire du Prix John-Hirsch (2013) réussit avec élégance et efficacité à faire cohabiter dans un même espace-temps les deux facettes de ce drame. Si l’information factuelle et analytique de l’assistanat sexuel passe si bien la rampe en nous faisant oublier le côté didactique, c’est que le drame écrit par Rosalie Cournoyer et Thomas Royer nous cantonne dans l’émotion. Dans l’ensemble, la qualité du jeu de tous les rôles et non-rôles force l’admiration. L’unité de ton, les témoignages intimes des comédiennes et du comédien, la précision technique appellent notre adhésion. Ce qui s’explique bien par les quatre années de travail en amont.
Tous les textes sont projetés en phylactères associés aux personnages. L’équipe a choisi ce procédé pour assurer la compréhension de Justine, dont la phonation est parfois difficile. Cela qui permet aussi d’entendre les pensées des personnages. Justine s’interroge sur les désirs érotiques. © David Mendoza Hélaine
Le passage entre raison et émotion coule de source. L’originale stratégie d’envoyer 1000 invitations ciblées à des citoyens lambdas, comme s’ils étaient convoqués comme jurés, trouve son aboutissement à la fin de la pièce. Alors que Justine a été dénoncée, elle reçoit un subpoena sous l’accusation criminelle d’avoir payé les services d’un prostitué. Au Canada, le client est coupable. C’est ici que le jury entre en action pour résoudre la question sur la sexualité dans notre société. Est-ce un droit, une liberté, un besoin fondamental ou, dans ce cas-ci, un soin médical ? Questions d’éthique, débat de société. Entre nécessité et loi répressive, comment conjuguer besoin naturel et acceptation sociale ?
Seul bémol dans le rythme de la pièce, la lecture des débats du jury. Quelques ajustements seraient bienvenus. Sinon, nous tenons avec Arnaud pour Justine une des meilleures productions du théâtre documentaire d’Alexandre Fecteau. À ranger à côté de Changing Room (2011) et du NoShow (2013).
L’appartement de Justine. Ici en compagnie de Catherine-Oksana Desjardins qui est là pour soutenir Justine comme souffleuse si nécessaire, pour ses déplacements, pour aide immédiate. Desjardins, comédienne professionnelle, a grandi dans une famille qui accueillait des personnes avec handicaps physiques et neurodivergents. © David Mendoza Hélaine
Arnaud pour Justine
Texte : Rosalie Cournoyer et Thomas Royer. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Distribution : Maude Boutin-St-Pierre, Geneviève Brassard-Roy, Catherine-Oksana Desjardins, Érika Gagnon, Maude Lafond, Jean-Nicolas Marquis. Décor : Marianne Lebel. Costumes : Danielle Boutin. Éclairages : Marie-Pier Faucher-Bégin. Environnement sonore : Jorie Pedneault. Accessoires : Marianne Lebel. Maquillages : Danielle Boutin. Assistance à la mise en scène : Marie-Josée Godin. Régie : Marie-Josée Godin. Conseils dramaturgiques : Marie-Ève Lussier-Gariépy. Direction technique : Thomas Royer. Direction de production : Stéphanie Hayes. Direction d’intimité : Auréliane Macé. Accompagnatrice : Catherine-Oksana Desjardins. Une production de Nous sommes ici et Vénus à vélo présentée au Périscope du 28 avril au 16 mai 2026.