Critiques

Festival Carrefour |  La sœur de Jésus-Christ, le souffle de l’épopée et l’universalité de la blessure

Félix Vannoorenberghe incarne progressivement tout le village mais déploie aussi des vêtements comme autant de silhouettes qui l’entoure peu à peu © Lara Herbinia

Annoncé comme un western moderne, La sœur de Jésus-Christ — spectacle d’ouverture du Festival Carrefour — est une fresque épique portée par un comédien et une musicienne virtuoses qui l’air de rien, sur un plateau nu, vont porter le théâtre à son meilleur, lorsque de la petite histoire naît un souffle qui porte tout le poids du monde ; et ici, particulièrement la place des femmes dans un univers patriarcal.

Ce spectacle, créé à Bruxelles en 2023, a été pensé initialement comme le troisième volet d’une trilogie autour des Antigone, soit autour de femmes qui désobéissent ou qui disent non. Ce cri poursuit son élan malgré le décès du metteur en scène belge Georges Lini, en 2025, peu avant la diffusion du spectacle en Avignon, où le projet a trouvé de nombreux diffuseurs, ce qui nous vaut cette première nord-américaine. Cela nous permet aussi de découvrir la belle langue de l’auteur italien Oscar de Summa qui excelle à adopter les codes du théâtre, du cinéma, des mythes, du parler oral, dans un flot et des ruptures vertigineuses, mais aussi dans un humour, que magnifient la mise en scène de Lini.

Plateau nu donc, deux perches suspendues portent quelques costumes, à leurs extrémités deux boîtes de transports redressées font office de penderies, au centre, une robe rouge sur un cintre, à cour divers instruments de musique (violoncelle, accordéon, clavier). Le comédien entre en scène, prend la robe, ressort du plateau juste le temps de l’enfiler pendant que la musique commence et le récit se lance.

Dans un mélange des genres très assumée, les vêtements se superposent sur le comédien qui reste toujours avant tout narrateur.© Lara Herbinia

La marche de Maria

Le monde qui est décrit ici, c’est celui d’un petit village des Pouilles, dans le sud de l’Italie. La représentation dure le temps de la traversée du village depuis la maison de Maria — la sœur de celui qui joue Jésus parfois pour les spectacles de la paroisse — qui empoigne « un pistolet Smith & Wesson 9 millimètres rangé dans le buffet de la cuisine » jusqu’au magasin de meubles où travail « Angelo le couillon » avec qui elle a eu une altercation la veille et cette simple traversée du village prend des allures d’épopée. Le temps se distend, le récit se double de multiples arrière-plans : les micro-histoires d’une foule de personnes du village, l’historique de leur lien avec Maria, la trajectoire de chacun des protagonistes, mais aussi l’histoire de la place des femmes, l’évocation de la blessure intime qui marque chaque parcours de vie, jusqu’au Golgotha où le Christ agonise, voire des extraits de L’Art de la guerre, de Sun Tsu !

Le texte brasse tout cela dans un récit fou, mais où l’on ne se perd pas car, tout le long, la place du narrateur est très claire : c’est lui, le comédien, Félix Vannoorenberghe, qui nous raconte tout cela en ne s’effaçant jamais derrière les personnages qu’il incarne un instant, après avoir sorti un nouveau costume des boîtes, dont il garde souvent sur lui l’un des éléments (veste, manteau, perruque) avant de suspendre le reste sur une des perches. Il n’hésite pas à s’adresser directement au public pour des points d’éclaircissement, mais surtout il assume sa position de narrateur et ne cherche pas vraiment à transformer sa voix et son attitude pour incarner des protagonistes, ce qui évite l’effet de ping-pong dans le jeu et permet de troubler les références au genre. Ceci est particulièrement important dans un texte qui explore justement les rôles des hommes et des femmes dans une société patriarcale, il y a aussi une inversion des perspectives telles que ces joueurs de foot dont la description délicieuse dans le texte en fait plutôt des hommes en short avec des petits talons d’1,9 cm !

À plusieurs moments, l’interprète vient s’asseoir sur le bord de scène, ici dans une improbable évocation de la tenue des joueurs de foot, crampons aux pieds évoqués comme de «petits talons d’1,9cm !».© Lara Herbinia

Diverses projections sur le fond de scène permettent de mettre en valeur des injures, des notions, des prises de conscience, des rumeurs, ou encore des textes de stratégie militaires tirés de L’Art de la guerre que l’auteur a placé au début de chaque séquence de son texte et qui deviennent des aphorismes philosophiques ou poétiques.

Au fur et à mesure de la marche de Maria, « jeune fille dans une colère noire », le village se met en branle et la suit. Le texte, le jeu comme les choix de mise en scène rendent cela de manière admirable, le village se dessine par les costumes suspendus représentant les protagonistes (et parfois certains sont cousus ensemble pour déployer ainsi des femmes, des travailleurs). Et au fur et à mesure de cette marche, surgissent aussi les échanges que certains tentent d’avoir avec Maria (ami·es, frère, etc), les rumeurs qui se répandent (« En effet, et si c’était elle qui avait provoqué »), ou encore des rencontres improbables : la vieille institutrice de 90 ans, le groupes des chasseurs du villages qui arrivent avec leur arme pour protéger Maria en interdisant que quiconque l’interrompe dans sa marche, tout comme un père de famille qui réalise ce qu’ont dû vivre ses deux jeunes filles face au regards des hommes, le garagiste (amoureux silencieux de Maria) et ses amis en motos, la mère d’Angelo qui vient supplier Maria de s’arrêter avant de s’interrompre elle-même car si elle est mère, elle est avant tout femme.

Ce sont toutes ces scènes qui donnent la particularité du texte et le font basculer dans le mythe, dans la tragédie, tout en gardant le fil du conte, du récit. Les costumes suspendus se multiplient, et progressivement tout le village apparaît à la fois témoin et protagoniste de ce récit.

Une mention spéciale à Florence Sauveur qui accompagne le jeu du comédien au plus près dans une attention et une précision étonnantes, un engagement physique intense (dans l’immobilité comme dans le mouvement), mais qui surtout déploie un environnement musical passionnant et dialoguant littéralement avec la parole pour construire cette épopée unique.

La sœur de Jésus-Christ

Texte : Oscar de Summa. Traduction : Federica Martucci. Mise en scène : Georges Lini. Collaboration dramaturgique : Nargis Benamor.  Scénographie et costumes : Charly Kleinermann et Thibaut De Coster.  Éclairage : Jérôme Dejean. Musique et composition : Florence Sauveur. Direction musicale et composition : François Sauveur. Création sonore et composition : Pierre Constant. Création vidéo : Sébastien Fernandez. Avec Félix Vannoorenberghe et Florence Sauveur. Une coproduction du Théâtre de Poche et de la Compagnie Belle de Nuit, présentée à La Bordée (Québec) du 26 au 28 mai 2026 dans le cadre du festival Carrefour.

Ludovic Fouquet

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.