André Laliberté, fondateur et directeur artistique du Théâtre de l’Œil, nous a quittés. L’annonce en a été faite par le Théâtre de l’Oeil vendredi 15 mai 2026 en soirée. Artiste visionnaire, metteur en scène, pédagogue et bâtisseur, il aura consacré plus d’un demi-siècle à faire de la marionnette un pilier du paysage théâtral québécois, lequel perd ainsi l’une de ses figures les plus déterminantes.
Né en 1947 à Montréal, André Laliberté découvre la marionnette alors qu’il est hospitalisé à Sainte-Justine, à treize ans, dans des circonstances qu’il a racontées dans notre revue en 2010. C’est là qu’il voit son premier spectacle, Nikos et le trésor, des Marionnettes de Montréal de Micheline Legendre. La révélation est immédiate. Un an plus tard, surmontant sa grande timidité, il provoque une rencontre avec Legendre, qui l’invite à suivre la compagnie. Il y sera technicien, balayeur, « déchireur de tickets », avant de grimper sur les ponts et de devenir, selon ses propres termes, « un virtuose de la marionnette à fils ». Une formation en compagnonnage, à la manière des artisans du Moyen Âge, dont il ne perdra jamais l’esprit.
En 1973, avec Francine Saint-Aubin, photographe et plasticienne, il cofonde le Théâtre de l’Œil. En quarante-sept ans de direction artistique, la compagnie crée vingt-huit spectacles originaux, totalisant quelque cinq mille représentations sur quatre continents devant plus d’un million de spectateurs. Le Théâtre de l’Œil est la première compagnie québécoise à se produire en Chine, dès 1979.
Le Porteur — une œuvre-monde
Le Porteur (1997), cocréé avec le scénographe Richard Lacroix et l’artiste visuel Richard Morin, est peut-être l’œuvre-phare de sa carrière. Théâtre d’images sans paroles, le spectacle a tourné plus de vingt ans dans quatorze pays, totalisant plus de mille représentations. Il remporte en 1999 trois Masques de l’Académie québécoise du théâtre (meilleure production jeune public, scénographie et conception de marionnettes), le Chalmers Canadian Play Award en 2001, et une Citation of Excellence in the Art of Puppetry d’UNIMA-USA en 2005. Des délégués new-yorkais et philadelphiens étaient présents dès la première ; dans un lycée japonais, la fondation salua la présence du spectacle pendant la semaine des aïeuls, y lisant un thème — le respect des personnes âgées — que ses créateurs n’avaient pas explicitement voulu. La marionnette, chez Laliberté, débordait toujours ses propres intentions.

Le Porteur de richard Lacroix, André Laliberté et richard Morin (Théâtre de l’Œil, 1998). © Léon Gniwesch
Bâtisseur d’un milieu
André Laliberté n’a pas seulement créé des œuvres — il a construit les institutions qui permettent à ces œuvres d’exister. En 1982, il est l’un des cofondateurs de la Maison Théâtre, aux côtés du Théâtre Le Carrousel et de La Marmaille, dont il préside le conseil d’administration pendant plus de dix ans. Il participe à la mise sur pied de l’Association québécoise des marionnettistes (AQM) en 1981. Il contribue à la création du DESS en théâtre de marionnettes contemporain de l’UQAM et y enseigne jusqu’en 2017, formant plusieurs générations de créateurs — dont Simon Boudreault, qui lui succédera à la direction du Théâtre de l’Œil en 2020.
En 2020, il reçoit le prix Albert-Tessier, prix du Québec décerné par le ministère de la Culture — premier artiste issu des arts de la marionnette à être ainsi distingué. Deux ans plus tard, il est fait Compagnon des arts et des lettres du Québec.

© Samir Ferrag
Il cède la direction artistique du Théâtre de l’Œil en 2020, après quarante-sept ans. Une transmission pensée de longue date, à l’image d’un homme qui avait fait de la transmission la colonne vertébrale de toute une vie.
Présent dans nos pages depuis les origines
La relation d’André Laliberté avec JEU a été constante et multiple. André Laliberté y a signé lui-même quelques textes au fll des ans, de même qu’il il y a été interviewé et a fait l’objet de critiques.
En 1980, il signe dans notre numéro 17 un compte rendu personnel du Festival mondial de la marionnette de Washington, où cinquante-cinq pays membres d’UNIMA ont délégué des troupes. Son regard de praticien y est déjà précis, ouvert et analytique — il note les grandes tendances qui se dégagent des trente-cinq spectacles : le manipulateur de moins en moins caché, la tendance aux petits groupes, l’attrait pour les légendes et les contes, la marionnette qui « joue aux marionnettes ». Ce texte témoigne d’un Laliberté déjà branché sur le monde, attentif aux courants internationaux qui allaient nourrir sa propre pratique.
En 1997, Guylaine Massoutre critique dans notre numéro 83 Cœur à cœur, production du Théâtre de l’Œil mise en scène par Laliberté, avec Robert Drouin comme seul acteur face à des marionnettes incarnant ses démons intérieurs. La critique souligne l’économie de moyens propre à sa direction : « l’absence de décors (ou presque) et le caractère statique du jeu de Robert Drouin, qui mettaient en valeur la manipulation des marionnettes toujours aussi attachantes au Théâtre de l’Œil, laissaient planer une réalité d’angoisse latente, comme s’il s’agissait de l’espace véritable où se structurait la relation entre le garçon et ses émotions. »

L’une des marionnettes de Coeur à coeur © Théâtre de l’Oeil
En 2013, Raymond Bertin salue dans notre numéro 146 Corbeau — création coconstruite avec le scénographe Richard Lacroix et le dramaturge Jean-Frédéric Messier —, spectacle inspiré des légendes amérindiennes destiné aux 4 à 9 ans, présenté à la Maison Théâtre. Bertin écrit que le Théâtre de l’Œil « semble bien avoir atteint l’âge de la maturité artistique, car ses plus récentes productions, loin de tomber dans le ronron ou la recette, étonnent et ravissent chaque fois ». Il salue le savoir-faire de Laliberté et de Lacroix, qui créent la magie avec une scénographie dépouillée : un plateau à deux niveaux, des jeux d’ombres, et des marionnettes qui prennent vie sous les doigts de marionnettistes d’une précision d’orfèvre.

Une scène de Corbeau, avec les marionnettistes Nicolas Germain-Marchand et Estelle Richard en arrière-plan © Théâtre de l’Oeil
En 2014, c’est encore Raymond Bertin qui revient sur le site de JEU pour rendre compte du Jardin de Babel, production créée en 1999 et reprise à la Maison Théâtre, sur un texte de Marie-Louise Guay. Le spectacle, mis en scène par Laliberté, place un petit bonhomme nommé Babel face à un jardin où plus rien n’obéit à la logique : un mouton broute les nuages, un lapin pousse là où on a semé des carottes, un poisson surgit de sous la terre. L’absurde, rare en théâtre jeune public, y structure toute la trame. Bertin souligne que le spectacle « a conservé fraîcheur et pertinence grâce à l’imagination débridée qui s’y déploie, à travers les jeux de mots et le renversement des concepts », et salue notamment un habile jeu d’ombres qui transforme la scène en cinéma lorsque les personnages plongent dans la mer — un procédé caractéristique de la poétique visuelle que Laliberté avait portée à son sommet dans Le Porteur. Après quinze ans, la pièce tenait toujours, signe d’une exigence formelle qui ne se laissait pas dévorer par le temps.

Le jardin de Babel © Leon Gniwesch
En 2017, notre numéro 163 lui consacre un portrait centré sur Le Porteur, à l’occasion des vingt ans du spectacle, sous la plume de Marie Claude Mirandette. C’est le Laliberté le plus réflexif qui s’y révèle — lucide sur sa méthode, pudique sur ce qui tient du miracle. Il raconte la genèse du spectacle : une session de réflexion en 1993, une image simple qui s’impose deux ans plus tard — « la lune et une étoile qui tombe » —, et de là, l’histoire d’un personnage qui trouve l’étoile et se donne comme mission de la remettre à sa place. « Sans le vouloir, nous avons fait quelque chose d’universel, d’intemporel », confie-t-il. Sur la réception en France, qui avait jugé les images « trop disneyen, trop belles, trop léchées », il garde une distance amusée. Sur le fait que Le Porteur touche encore, vingt ans après, il ne trouve pas d’autre mot : un petit miracle.

Le Porteur de richard Lacroix, André Laliberté et richard Morin (Théâtre de l’Œil, 1998). © Léon Gniwesc
Les archives de JEU conservent ainsi les traces de cette présence exceptionnelle : l’œil curieux du critique de 1980, la rigueur du metteur en scène que nos critiques ont suivi pendant trente ans, la voix réfléchie de l’interviewé de 2017. Ensemble, elles composent le portrait d’un artiste qui croyait, profondément, que les objets animés peuvent porter ce que les mots ne suffisent pas à dire.
André Laliberté, fondateur et directeur artistique du Théâtre de l’Œil, nous a quittés. L’annonce en a été faite par le Théâtre de l’Oeil vendredi 15 mai 2026 en soirée. Artiste visionnaire, metteur en scène, pédagogue et bâtisseur, il aura consacré plus d’un demi-siècle à faire de la marionnette un pilier du paysage théâtral québécois, lequel perd ainsi l’une de ses figures les plus déterminantes.
Né en 1947 à Montréal, André Laliberté découvre la marionnette alors qu’il est hospitalisé à Sainte-Justine, à treize ans, dans des circonstances qu’il a racontées dans notre revue en 2010. C’est là qu’il voit son premier spectacle, Nikos et le trésor, des Marionnettes de Montréal de Micheline Legendre. La révélation est immédiate. Un an plus tard, surmontant sa grande timidité, il provoque une rencontre avec Legendre, qui l’invite à suivre la compagnie. Il y sera technicien, balayeur, « déchireur de tickets », avant de grimper sur les ponts et de devenir, selon ses propres termes, « un virtuose de la marionnette à fils ». Une formation en compagnonnage, à la manière des artisans du Moyen Âge, dont il ne perdra jamais l’esprit.
En 1973, avec Francine Saint-Aubin, photographe et plasticienne, il cofonde le Théâtre de l’Œil. En quarante-sept ans de direction artistique, la compagnie crée vingt-huit spectacles originaux, totalisant quelque cinq mille représentations sur quatre continents devant plus d’un million de spectateurs. Le Théâtre de l’Œil est la première compagnie québécoise à se produire en Chine, dès 1979.
Le Porteur — une œuvre-monde
Le Porteur (1997), cocréé avec le scénographe Richard Lacroix et l’artiste visuel Richard Morin, est peut-être l’œuvre-phare de sa carrière. Théâtre d’images sans paroles, le spectacle a tourné plus de vingt ans dans quatorze pays, totalisant plus de mille représentations. Il remporte en 1999 trois Masques de l’Académie québécoise du théâtre (meilleure production jeune public, scénographie et conception de marionnettes), le Chalmers Canadian Play Award en 2001, et une Citation of Excellence in the Art of Puppetry d’UNIMA-USA en 2005. Des délégués new-yorkais et philadelphiens étaient présents dès la première ; dans un lycée japonais, la fondation salua la présence du spectacle pendant la semaine des aïeuls, y lisant un thème — le respect des personnes âgées — que ses créateurs n’avaient pas explicitement voulu. La marionnette, chez Laliberté, débordait toujours ses propres intentions.
Le Porteur de richard Lacroix, André Laliberté et richard Morin (Théâtre de l’Œil, 1998). © Léon Gniwesch
Bâtisseur d’un milieu
André Laliberté n’a pas seulement créé des œuvres — il a construit les institutions qui permettent à ces œuvres d’exister. En 1982, il est l’un des cofondateurs de la Maison Théâtre, aux côtés du Théâtre Le Carrousel et de La Marmaille, dont il préside le conseil d’administration pendant plus de dix ans. Il participe à la mise sur pied de l’Association québécoise des marionnettistes (AQM) en 1981. Il contribue à la création du DESS en théâtre de marionnettes contemporain de l’UQAM et y enseigne jusqu’en 2017, formant plusieurs générations de créateurs — dont Simon Boudreault, qui lui succédera à la direction du Théâtre de l’Œil en 2020.
En 2020, il reçoit le prix Albert-Tessier, prix du Québec décerné par le ministère de la Culture — premier artiste issu des arts de la marionnette à être ainsi distingué. Deux ans plus tard, il est fait Compagnon des arts et des lettres du Québec.
© Samir Ferrag
Il cède la direction artistique du Théâtre de l’Œil en 2020, après quarante-sept ans. Une transmission pensée de longue date, à l’image d’un homme qui avait fait de la transmission la colonne vertébrale de toute une vie.
Présent dans nos pages depuis les origines
La relation d’André Laliberté avec JEU a été constante et multiple. André Laliberté y a signé lui-même quelques textes au fll des ans, de même qu’il il y a été interviewé et a fait l’objet de critiques.
En 1980, il signe dans notre numéro 17 un compte rendu personnel du Festival mondial de la marionnette de Washington, où cinquante-cinq pays membres d’UNIMA ont délégué des troupes. Son regard de praticien y est déjà précis, ouvert et analytique — il note les grandes tendances qui se dégagent des trente-cinq spectacles : le manipulateur de moins en moins caché, la tendance aux petits groupes, l’attrait pour les légendes et les contes, la marionnette qui « joue aux marionnettes ». Ce texte témoigne d’un Laliberté déjà branché sur le monde, attentif aux courants internationaux qui allaient nourrir sa propre pratique.
En 1997, Guylaine Massoutre critique dans notre numéro 83 Cœur à cœur, production du Théâtre de l’Œil mise en scène par Laliberté, avec Robert Drouin comme seul acteur face à des marionnettes incarnant ses démons intérieurs. La critique souligne l’économie de moyens propre à sa direction : « l’absence de décors (ou presque) et le caractère statique du jeu de Robert Drouin, qui mettaient en valeur la manipulation des marionnettes toujours aussi attachantes au Théâtre de l’Œil, laissaient planer une réalité d’angoisse latente, comme s’il s’agissait de l’espace véritable où se structurait la relation entre le garçon et ses émotions. »
L’une des marionnettes de Coeur à coeur © Théâtre de l’Oeil
En 2013, Raymond Bertin salue dans notre numéro 146 Corbeau — création coconstruite avec le scénographe Richard Lacroix et le dramaturge Jean-Frédéric Messier —, spectacle inspiré des légendes amérindiennes destiné aux 4 à 9 ans, présenté à la Maison Théâtre. Bertin écrit que le Théâtre de l’Œil « semble bien avoir atteint l’âge de la maturité artistique, car ses plus récentes productions, loin de tomber dans le ronron ou la recette, étonnent et ravissent chaque fois ». Il salue le savoir-faire de Laliberté et de Lacroix, qui créent la magie avec une scénographie dépouillée : un plateau à deux niveaux, des jeux d’ombres, et des marionnettes qui prennent vie sous les doigts de marionnettistes d’une précision d’orfèvre.
Une scène de Corbeau, avec les marionnettistes Nicolas Germain-Marchand et Estelle Richard en arrière-plan © Théâtre de l’Oeil
En 2014, c’est encore Raymond Bertin qui revient sur le site de JEU pour rendre compte du Jardin de Babel, production créée en 1999 et reprise à la Maison Théâtre, sur un texte de Marie-Louise Guay. Le spectacle, mis en scène par Laliberté, place un petit bonhomme nommé Babel face à un jardin où plus rien n’obéit à la logique : un mouton broute les nuages, un lapin pousse là où on a semé des carottes, un poisson surgit de sous la terre. L’absurde, rare en théâtre jeune public, y structure toute la trame. Bertin souligne que le spectacle « a conservé fraîcheur et pertinence grâce à l’imagination débridée qui s’y déploie, à travers les jeux de mots et le renversement des concepts », et salue notamment un habile jeu d’ombres qui transforme la scène en cinéma lorsque les personnages plongent dans la mer — un procédé caractéristique de la poétique visuelle que Laliberté avait portée à son sommet dans Le Porteur. Après quinze ans, la pièce tenait toujours, signe d’une exigence formelle qui ne se laissait pas dévorer par le temps.
Le jardin de Babel © Leon Gniwesch
En 2017, notre numéro 163 lui consacre un portrait centré sur Le Porteur, à l’occasion des vingt ans du spectacle, sous la plume de Marie Claude Mirandette. C’est le Laliberté le plus réflexif qui s’y révèle — lucide sur sa méthode, pudique sur ce qui tient du miracle. Il raconte la genèse du spectacle : une session de réflexion en 1993, une image simple qui s’impose deux ans plus tard — « la lune et une étoile qui tombe » —, et de là, l’histoire d’un personnage qui trouve l’étoile et se donne comme mission de la remettre à sa place. « Sans le vouloir, nous avons fait quelque chose d’universel, d’intemporel », confie-t-il. Sur la réception en France, qui avait jugé les images « trop disneyen, trop belles, trop léchées », il garde une distance amusée. Sur le fait que Le Porteur touche encore, vingt ans après, il ne trouve pas d’autre mot : un petit miracle.
Le Porteur de richard Lacroix, André Laliberté et richard Morin (Théâtre de l’Œil, 1998). © Léon Gniwesc
Les archives de JEU conservent ainsi les traces de cette présence exceptionnelle : l’œil curieux du critique de 1980, la rigueur du metteur en scène que nos critiques ont suivi pendant trente ans, la voix réfléchie de l’interviewé de 2017. Ensemble, elles composent le portrait d’un artiste qui croyait, profondément, que les objets animés peuvent porter ce que les mots ne suffisent pas à dire.